•                         Populisme et Démocratie sont-ils conciliables ? 

                                                                    Daniel Soulat   17/03/2018

     

    I/ Qu’en est-il historiquement : Dans la Grèce antique, Idiotès : est celui qui oublie le bien commun de la cité, l’homme livré au particulier qui n’espère pas l’universel. Avec la modernité, la définition de l’idiotès se transforme radicalement. En l’occurrence, ce n’est pas l’idiotès qui a changé, c’est l’universel auquel il se compare. De cette métamorphose va naître notre « populisme ». Idiot : l’homme restreint dans son intelligence, se comprend bien. Ethymologiquement, le suffixe isme implique une prise de position favorable envers ce qu’induit le substantif latin populus (peuple).

    Les Nombreux, il s’agit de désigner, de façon triviale, la masse des habitants de la cité, citoyens ou non. Mais ils ne sont pas la masse des citoyens d’Athènes. Ils se distinguent des quelques-uns supérieurs  en qualité, ils sont attachés à leurs désirs propres, ils manquent de vue d’ensemble pour conceptualiser et vouloir le bien commun. Ils ne s’intéressent qu’à la Particularité, Platon utilise le mot grec idiov (la particularité), et même si on leur présente le logos, le discours Universel, ils ne le voient pas et s’en détournent, ils  sont privés de la raison dont se prévalent les quelques-uns.

    Les  Quelques-uns, dans la cité pensent vraiment, et regardent les nombreux, les identifient et les désignent, alors qu’ils se définissent eux-mêmes, s’établit donc ainsi l’élite.

    L’Elite déborde de préjugés, autrement dit de jugement avant l’expérience. Dans les anciennes démocraties, déjà l’élite soupçonne et parfois accuse le peuple de manque à l’universel, de trop s’intéresser à ses intérêts, pas au commun. D’une manière générale on oppose les Meilleurs (aristoi) aux nombreux, meilleur signifiant plus intelligents et vertueux. Aristote est le seul penseur grec à ne pas disqualifier les nombreux.

    Enracinement : réalité historique, Emancipation : progrès, l’homme détaché de ses racines temporelles, spatiales, et des obligations communautaires. Il se trouve délivré des hiérarchies qui le tenaient dans une orbite étroite, il s’identifie à lui-même, car il peut inventer son propre destin. Les Lumières ont fait de la libération un absolu. Le débat entre émancipation et enracinement devrait demeurer dans une querelle courtoise avec un respect mutuel, mais on constate que c’est de l’ordre émotionnel donc conflictuel.

    Liberté démocratique : la multiplicité est une faille que dénonce Platon, car la liberté démocratique permet à tous de s’exprimer, de vivre comme ils l’entendent. Ainsi la société libre sera-t-elle emplie de désirs contradictoires. «La démocratie est une tension, fondée sur des principes qui ne peuvent être réconciliés complètement. Une parfaite liberté et une parfaite égalité ne peuvent tenir ensemble. Elles ne sont pas contradictoires mais tenues par une tension qui permet le pluralisme : une négociation entre droite et gauche, entre prédominance de la liberté ou de l’égalité.»  

    La Loi est ce qui rassemble ce qui vaut pour tous, le respect des lois est l’affaire de l’éducation, car l’instinct commande au contraire de se servir soi-même sans autre contrainte.

    Populisme la première distinction de ce qui deviendra le populisme repose sur une distinction entre le peuple inculte et l’élite éduquée. Le populisme porte la marque d'une inquiétude et d'une protestation démocratiques contre la trahison, supposée ou réelle, des élites. Le peuple n’a pas toujours le sentiment d’être défendu par la démocratie, pourtant faite pour lui, il a l’impression que l’on se sert de lui pour mieux le trahir, c’est aussi de cette certitude que naît le populisme. « Le trait distinctif des populistes, c'est qu'ils affirment être les seuls à représenter ce qu'ils appellent le véritable peuple. ». Ce qui est problématique, ce n’est pas l’appel au peuple, mais sa «conception du peuple», le risque c’est l’instrumentalisation de l’opinion du peuple par des partis et des personnalités politiques qui s’en prétendent leur porte-parole.

    II/ Actuellement, certains disent qu’Il ne s’agit pas d’un courant, mais d’une dimension et d’une pratique de la politique dans les sociétés démocratiques, ou, si l’on préfère, d’une manière qu’on peut dire «radicale» de concevoir la démocratie, qui revient à exiger de prendre à la lettre la définition classique «gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple». Or, qu’en est-il : «Ce peuple ne peut exercer sa souveraineté et son pouvoir que par des représentants qui vont penser, parler et agir en son nom». Entre le principe de la souveraineté populaire et l’Etat de droit, les tensions sont inévitables.

    III/ Pour d’autres, sont populistes tous ceux qui sortent des cadres habituels, tous ceux qui rompent avec le « politiquement correct », mais avant tout, est qualifié de populiste, celui qui est partisan du populisme.

    IV/ Démagogie. Le candidat populiste est-il celui qui va chercher ses voix dans les milieux populaires, celui dont le projet politique rencontre les exigences du peuple. Mais n’est-ce pas là précisément le but de la démocratie. Le mot démagogue désignait à l’origine le chef du peuple. Toute l’analyse grecque de la démagogie ancêtre de notre populisme, laisse apparaître la différence entre le principe de plaisir et le principe de réalité. Le propre du démagogue est de faire plaisir dans l’instant, tout est facile, il s’agit de proférer l’agréable au détriment du bien, de faire preuve de complaisance.

    V/ Eduquer le peuple à sortir de sa particularité, élargir son regard, lui apprendre à bien penser, à débattre à développer l’esprit critique. Eduquer à la citoyenneté ne consiste pas à défendre une idéologie, mais à développer discernement, jugement, responsabilité, éléments qui lui permettront de se forger sa propre opinion sur le destin commun.

    VI/ Citoyen : Au XXIe siècle : Le citoyen n’est plus celui qui dépasse son intérêt privé pour se mettre au service de la société à laquelle il appartient, mais celui qui dépasse l’intérêt de sa société pour mettre celle-ci au service du monde. Ainsi, celui qui voudrait protéger sa patrie face aux patries voisines, est devenu un demeuré. Le citoyen contemporain est à la fois individu dont l’intérêt particulier est prépondérant et un citoyen du monde. Il apprend que l’humanisme consiste à préférer  le lointain au prochain, mais il n’apprend pas que le prochain, le seul réel devant nos yeux représente l’exigence première qui permet toutes les autres.

     

    VII/  Entendre la plainte des électeurs qualifiés de populistes :

    Osons un point de repère, un article de Laurent Fabius, en 1994, alors qu'une nouvelle cohabitation imposait un gouvernement de droite à François Mitterrand. À la suite des élections cantonales, prenant la mesure de l'insatisfaction grandissante du pays devant « les ravages du chômage », « l'usure de l'État providence », le « mal de vivre », « le mal d'espoir » et le « mal gouverner », l'ancien Premier ministre écrivait : « Nos compatriotes, plus que d'autres peuples peut-être, ont par tradition besoin d'un grand dessein ».

    Et Emmanuel Macron déclara le 19 mars 2017 : « Si être populiste, c'est parler au peuple de manière compréhensible sans passer par le truchement des appareils, je veux bien être populiste. Mais ne m'appelez pas démagogue, car je ne flatte pas le peuple. »

    Lors de son intervention, dans la cour Napoléon du Louvre, au soir de son élection le 7 Mai 2017, le Président Emmanuel Macron s’est ainsi exprimé « j’ai entendu l’expression d’une colère, d’un désarroi, parfois des convictions, et je les respecte », « les fractures sociales et les divisions de notre nation, ont conduit certains à un vote extrême ».

    L’importance de se mettre à l’écoute de cette population et de prévenir l’aggravation de ces déséquilibres s’impose (pauvreté, désindustrialisation, désertification rurale, chômage).

    Entendre la colère de beaucoup, issue d’une société divisée en trois groupes : un tiers est constitué par les connectés’, ce sont les bénéficiaires de la mondialisation qui vivent dans des centres urbains. Un tiers craint le déclassement, et un tiers vit sans mobilité sociale et dans la précarité ou le chômage, ce sont ces derniers tiers qui sont qualifiés de populistes, et estiment ne pas compter pour le premier tiers.

    Ce constat est le même pour grand nombre d’observateurs, mais ils n’ont pas le même sentiment d’urgence et ne partagent pas les mêmes options économiques.

    Le risque d’un effet ‘bulle’ que connaissent souvent ceux qui vivent dans la ‘France d’en haut’, dans les métropoles, qu’ils soient élus, intellectuels ou même journalistes, sera d’autant plus important. Ils risquent de ne pas comprendre ce qui se passe dans la ‘France d’en bas’.

     

    VIII/ Résumé : Le ‘populisme’ évoque un courant d’opinion(s) fondée(s) sur l’enracinement (la patrie, la famille) et jugeant que l’émancipation (mondialisation, ouverture) est allée trop loin. C’est aussi une exaspération des désespérances. Le populisme est une «fièvre » symptomatique, d'une " maladie" causée par une démocratie qui craque, « puisqu’à l’issue d’un choix binaire : on n’élit plus le meilleur d’entre nous, mais le moins pire».  

     «La connotation péjorative du populisme est une manière euphémisée de remettre au goût du jour la  thèse selon laquelle la rationalité est du côté des élites, et que toute influence du peuple dans la conduite des affaires est irrationnelle», entrevoit le sociologue et politiste Yves Sintomer.

    Il est normal qu’une démocratie lutte en permanence contre la démagogie, qui représente depuis l’origine sa tentation, son fléau mortifère. Le mot populisme ne doit pas devenir l’invective dont on se sert pour ignorer les angoisses du peuple, une démocratie, qui lutte par des invectives contre des opinions contraires, montre qu’elle manque à sa vocation de liberté. Le populisme ne serait donc pas synonyme d’extrémité politique, mais d’une manifestation d’impatience envers la politique.

    IX/ Conclusion : La mode du populisme est l'expression de la séparation à l'œuvre dans nos démocraties entre les deux natures du peuple, sociale et politique, et du retournement de l'une contre l'autre. Le défi n'est donc pas seulement de prendre en compte la colère, mais de comprendre le motif de la plainte.

    Aujourd’hui s’il faut éduquer les milieux populaires à l’ouverture, il faudrait surtout éduquer les élites à l’exigence de limites, au sens de la réalité, à l’écoute et au respect de l’engagement.

    L’article 3 de la constitution étant : ‘La souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum’, est-ce compatible avec la démocratie définie par ‘le « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ? ». La question de savoir comment et dans quelle mesure le « peuple » est associé à son propre gouvernement est évidemment centrale.

    Selon Pierre Rosanvallon « l’actualité du populisme, c’est l’actualité d’une fatigue démocratique, qui est moins capable de légitimer les pouvoirs issus des urnes, c’est l’ombre noire des dysfonctionnements démocratiques. Il faut certes critiquer le populisme, mais simultanément réfléchir au développement d’une démocratie post-électorale. 

     

                                                                                                              Daniel Soulat 17/03/2018

    Les notes prises en cours de séance par Daniel Soulat peuvent être lues dans le commentaire n° 4  (voir ci-dessous).


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  • La propriété est-ce le vol ?

     

    D'abord évacuer les idées fausses. "La propriété c'est le vol" : tout le monde – ou presque -- connaît cette phrase de Proudhon (in Qu'est-ce que la propriété ?, 1840). Mais c'est une phrase extraite de son contexte, un slogan choc qui, comme tous les slogans, caricature la pensée beaucoup plus nuancée de son auteur. En fait il visait là l'injuste pouvoir que tiraient de leur possession les grands propriétaires terriens oisifs. Apparente contradiction, rarement relevée, pour lui "la propriété c'est (aussi) la liberté" (in Confession d'un Révolutionnaire…, 1849 et Théorie de la propriété, 1871, posthume), en ce qu'elle protège les faibles contre l'Etat.

     

    La question de l'appropriation des biens et des ressources est l'une des plus difficiles et des plus conflictuelles qui soient. On se contentera de poser des jalons susceptibles d'ouvrir des pistes de discussion en s'interrogeant notamment sur le champ des biens et des ressources appropriables, sur la justification du droit de propriété et ses dérives.

     

    Quels biens sont appropriables ?

    Elinor Ostrom, sympathique et regrettée lauréate du Nobel d'économie (2009, décédée en 2012) classe les biens en quatre catégories, selon deux critères (rivalité ou non, excluabilité ou non)[1]. Cela donne la typologie suivante.

    Rivalité forte et excluabilité forte : biens privés (tous les produits commerciaux)

    Rivalité forte et excluabilité faible : biens communs ou communs (p. ex. eau courante)

    Rivalité faible et excluabilité forte : biens de clubs (biens à péage comme Canal+)

    Rivalité faible et excluabilité faible : biens publics (air, chaînes publiques de radio et TV)

    Notre débat va porter essentiellement sur les biens privés (ou privatifs) susceptibles d'appropriation individuelle. Auparavant deux remarques s'imposent.

     

    1° Dans notre société capitaliste les différents pouvoirs tendent à élargir le périmètre des biens privés au détriment des communs afin d'en tirer profit. Ce fut déjà le cas à partir du XVIe siècle en Angleterre avec le mouvement des enclosures : en clôturant leurs terres par des haies, les riches propriétaires fonciers privaient les petits paysans des droits d'usage qu'ils y exerçaient de tout temps (droit de vaine pâture par exemple). Les conséquences en furent considérables : d'un côté mutation importante des systèmes techniques ; de l'autre, paupérisation des populations rurales avec leurs lots de révoltes et de répression. On retrouve ces constantes dans toute tentative d'élargissement du champ des biens privés : chaque fois que l'évolution de la technique le permet, il y a une forte pression à la privatisation, et chaque fois elle se traduit par des mutations, voire des progrès économiques, mais chaque fois elle s'opère au détriment d'individus, de collectivités ou de valeurs. Bon nombre de biens immatériels sont aujourd'hui privatisés (brevets) et la tentation est forte d'en élargir le champ (p. ex. controverse sur la brevetabilité du vivant).

    2° En 1968, dans un article retentissant l'écologue américain Garrett Harding dénonçait la tragédie des communs : l'exploitation collective d'un bien commun entraîne un conflit entre l'intérêt individuel et l'intérêt collectif (chaque individu tend à "tirer" le maximum de cette exploitation et apporter le minimum à sa maintenance), ce qui conduit inéluctablement à la dégradation de ce bien. Pour Hardin la solution est la privatisation, pour d'autres la nationalisation. E. Ostrom s'inscrit en faux contre cette analyse et démontre, tout au long d'études de cas concrets observés dans de nombreux pays, la remarquable efficacité de la gestion des biens communs par des communautés auto-organisées.

    Il est encourageant d'observer que, contrairement aux tendances passées, le champ des communs bénéficie aujourd'hui d'un considérable renouveau, souvent (mais pas toujours) lié aux nouvelles technologies : économie du savoir, économie participative, logiciels libres, fablabs, etc.

     

    Pourquoi la propriété privée ?

    La propriété privée exclusive n'a pas toujours été le mode dominant de l'usage des biens. Au Moyen-Age dominait l'idée chrétienne que seul Dieu était le propriétaire de la terre et des biens de la création, le chef (de famille, de clan, d'Etat) n'en étant que le dépositaire. L'institution médiévale qui concrétisait cet état de fait, la saisine, d'une complexité folle, démembrait la chose selon ses diverses utilités, en lui attachant divers droits (exploitation, taxation, passage…) attribués à des titulaires différents. L'idéologie était communautariste et non individualiste. Cette complexité nécessitait un certain nombre "d'acrobaties" pour résoudre des problèmes concrets. Ainsi au XIVe siècle, confrontés au problème posé par le fait que les évêques n'avaient pas (en principe !) de descendants et que des seigneurs anglais voulaient renégocier leurs contrats avec leurs successeurs, les juristes romains, imaginèrent de séparer la fonction (éternelle) de son incarnation (temporelle) l'évêque par l'incorporatio. C'est là l'origine des sociétés anonymes anglo-saxonnes (Inc.) : les patrons changent, l'entreprise demeure.

    A partir du XVIe siècle le centre du monde change : ce n'est plus Dieu, c'est l'individu. C'est surtout John Locke (Traité du gouvernement civil, 1690) qui légitime le droit naturel de propriété par la liberté de l'homme, par son travail et par ses besoins. Sous certaines conditions, bien vite oubliées, de modération et de conservation. L'enthousiasme pour ces idées atteint son acmé sous la Révolution française. Tout d'abord, dans l'article 2 de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789, le droit de propriété est classé parmi les "droits naturels et imprescriptibles de l'Homme". Son aboutissement est l'article 544 du Code civil, promulgué en 1804 sous l'impulsion de Portalis. Il est on ne peut plus clair : "la propriété est le droit de jouir et disposer des choses de la manière la plus absolue, pourvu qu'on n'en fasse pas un usage prohibé par les lois ou par les règlements."

     

    Pourquoi cette extension du droit pose-t-elle problème ? La question foncière[2]*

    C'est Robespierre qui, un des premiers, perçut la contradiction entre propriété, droit naturel universel permettant d'égaliser les conditions de chacun, et la liberté économique en résultant, générant rapidement des inégalités. Il voulait y adjoindre un droit à l'existence et la propriété collective des biens nécessaires à cette fin**. Autre conséquence, beaucoup plus sensible aujourd'hui, les droits absolus du propriétaire font bon marché de la protection de l'environnement et même de l'ensemble du vivant, homme compris. Car "la logique du Code consiste à transformer toutes choses en valeur marchande, à les patrimonialiser, à en faire un objet d'appropriation et d'aliénation" (La Nature hors-la-loi, François Ost, 2003). Ce n'est plus une propriété-conservation ou jouissance, mais une propriété-circulation voire transformation ou spéculation. La parade aux différents excès que cela entraîne passe par les restrictions de droits imposées par la jurisprudence, par les Etats (p. ex. application du principe du pollueur-payeur) ou par des conventions internationales (p. ex. Convention de Munich sur les brevets européens, 1973-2007).

    Le capital foncier***, sujet qui mériterait de plus amples développements, est assez emblématique : de tous les services producteurs, ceux de la terre sont ceux dont l’appropriation est le plus discutable****. Walras, le "père" de l'économétrie qui irrigue le néolibéralisme contemporain, considérait pourtant qu'il n'y avait pas de raison de laisser la rente foncière à des propriétaires privés et que celle-ci serait bien mieux utilisée à faire fonctionner les services publics.

     

    Conclusion Est-il possible de conclure sur un sujet aussi vaste et évolutif ? La propriété privée, un vol ? Il ne faut rien exagérer. Un levier du progrès technique et économique ? Sans doute. Un générateur d'inégalités et de détérioration du milieu naturel ? Certainement. La discussion nous aidera à voir clair.

     

    Pierre Marsal (9/02/2018)

    Pour voir le compte-rendu de séance, cliquer ici.

    Compléments

     

    * On assiste actuellement à de grands bouleversements dans les rapports au foncier, en tout cas dans le milieu rural et dans l'agriculture. Que ce soit dans l'évolution du couple propriété/exploitation, ou dans le retour en force des communs. Le droit de l'environnement est en train de vider le droit de propriété de sa substance. Mais c'est un autre sujet.

     

    ** La proposition de Robespierre ne fut pas retenue par ses pairs. Extraits de son intervention à la Constituante, le 2 décembre 1792 (cité par F. Ost) "… Comment a-t-on pu prétendre que toute espèce de gêne, ou que toute règle sur la vente de blé, était une atteinte à la propriété et déguiser ce système barbare sous le nom spécieux de liberté du commerce ?" et "Les aliments nécessaires à l'homme sont aussi sacrés que la vie elle-même. Tout ce qui est indispensable pour la conservation est une propriété commune à la société entière".

     

    *** Balzac faisait tenir les propos suivants au principal personnage d'une de ses rares pièces de théâtre : "Aujourd'hui peut-être vaut-il mieux avoir des capitaux. Les capitaux sont sous la main. S'il éclate une révolution, et nous en avons vu des révolutions, les capitaux nous suivent partout ; la terre, au contraire, la terre paye alors pour tout le monde, elle reste comme une sotte à recevoir les impôts, tandis que le capital s'esquive." (Le faiseur, joué en 1851 après la mort de l'auteur).

     

    **** Pour bon nombre de peuples non européens, la terre n'appartient pas aux hommes : soit elle appartient à Dieu, soit c'est nous qui lui appartenons. Ajouté au fait que beaucoup de ces peuples ne possédaient pas de droit écrit, on comprend la facilité avec laquelle les colonisateurs se sont emparés de vastes territoires. Déjà les légionnaires romains qui ne vivaient que de rapines et à qui n'était distribuée qu'une ration de sel (origine du terme salaire) recevaient en rétribution la propriété de terres conquises. Ce qui avait le double avantage de ne rien coûter à Rome et d'intéresser ces nouveaux colons à la défense de ces territoires. La colonisation européenne n'a fait que suivre cet exemple : le droit de propriété ayant "horreur du vide" toutes les choses sans maître ou réputées telles (res nullius ou res communes) ont vocation à être appropriées.

     

     



    [1] Il y a rivalité lorsque plusieurs se disputent un même bien, excluabilité lorsque le fait de détenir un bien en prive autrui.

    [2] Pour les mots suivis d'une ou plusieurs * voir compléments en annexe.


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  •                                                                                 D’où vient la violence            

    La violence prend des formes multiples, de la plus extérieure et générale, massivement organisée, celle des Etats (la guerre, certaines famines, les génocides) jusqu’à la plus intime, la violence contre sa famille (enfants, conjoint) et contre soi (suicide, drogue). Entre ces deux extrêmes, on trouve les violences ethniques, celles des mafias et des terroristes auxquelles répondent violemment les Etats avec une supériorité technique et numérique, la violence dans la rue, etc.

    La violence peut être physique, verbale, psychologique, sexuelle, économique, etc…

    La tolérance à la violence change avec le lieu et l’époque : « La définition de la violence a changé. Ce qui était considéré jadis comme tolérable est devenu intolérable aux yeux de la société. C’est le cas des violences sexuelles, des violences conjugales, des maltraitances à enfants, des bagarres entre collégiens, des agressions physiques ou verbales à caractère raciste ou homophobe, des pratiques violentes de bizutage » [1]  C’est même vrai de l’homicide !

    Contrairement à l’image qu’en donnent les médias, la violence dans le monde est en régression continue, qu’il s’agisse des guerres ou des homicides[2]. Les causes de cette décroissance sont :

    1.       un effet civilisationnel « Il est probable qu’un processus de pacification des mœurs continue à travailler la société française et participe du recul continu de l’usage de la violence comme issue aux conflits ordinaires et quotidiens de la vie sociale.[…] notre société ne supporte plus la violence, ne lui accorde plus de légitimité, ne lui reconnaît plus de sens. »1

    2.       un effet de disciplinarisation par les lois et la justice, effet qui a été favorisé par la centralisation progressive du pouvoir royal en particulier aux 15e et 16e siècles. C’est le rôle de l’Etat de réglementer la violence qui devient son monopole : seul l’Etat a le droit d’intervenir avec violence, à part la légitime défense que l’Etat autorise.

    Parmi les causes de la violence, on peut citer :

    L’humiliation

     « L’humiliation engendre et prépare les violences futures. […]Or les humiliés à leur tour risquent d’être humiliants, il y a alors une sorte de contamination d’humiliation qui touche peu à peu tous les tableaux de la vie des individus et des sociétés. L’humiliation est de la violence différée… […] L’humiliation atteint donc les deux racines de la dignité humaine, celle de l’estime de soi et celle du respect d’autrui.[… ] l’humiliation aussi se propage. Une humiliation dans le monde de l’emploi peut avoir des répercussions dans la famille, sur la santé, etc.[3]

    Le manque de mots, l’impuissance linguistique

    Ne pas maîtriser la langue orale, ne pas savoir lire vraiment couramment (accéder au sens sans effort), constituent des handicaps très graves aux échanges avec autrui. Celui qui en est victime ne peut communiquer qu’avec des très proches sur des sujets connus. Il ne peut pas communiquer avec un autre vraiment différent de lui, encore moins sortir des frontières de son espace habituel grâce aux écrits du monde entier. Les autres lui font peur, il les ignore. Quand il se sent en danger, il frappe…

    L’insécurité interne

    Celle-ci touche souvent des adolescents. « Le comportement violent devient le moyen de retrouver par la destructivité une forme de pouvoir et de maîtrise de la situation qu’il ne peut avoir par la recherche du plaisir ou du succès.» [4]

    L’absence de sens, le vide

            Absence de sens > anxiété >  moment paranoïde  > délire logique du bouc émissaire/sacrifice

    L’absence de sens génère la séquence ci-dessus, très bien décrite par Boris Cyrulnik. Le besoin de sens est fondamental, vital. « On ne peut pas s'orienter dans un monde insensé, on ne peut pas s'adapter à un monde confus, mais dès qu'une forme apparaît on se sent mieux, parce que l'insensé en devenant explicable donne une clarté qui ordonne une stratégie d'existence. Désormais on sait que faire, où se cacher, qui affronter ».[5]

    Elle peut aller jusqu’au terrorisme : « Lorsqu'une personne ne parvient pas à exister, […] dans un tel contexte appauvri, l'envoûtement terroriste offre un moment d'existence, un sursaut de dignité. On devient terroriste pour vivre une passion dans un milieu sans espoir. »4

    La perversité, un monde sans altérité.

                     Perversité = un monde sans autrui, l’autre n’existe pas

    La perversité peut être habituelle, structurelle : il s’agit d’un psychopathe qui s’est construit ainsi, il est pervers dans toutes les composantes de sa vie.

    Elle peut aussi être conjoncturelle, ne se produisant que dans certaines circonstances : il s’agit alors d’ « un homme ni névrotique, ni psychopathe, ni traumatisé dont l'existence est telle qu'il se laisse enga­ger dans une aventure perverse. »4 Exemples : le terroriste, le nazi cultivé, qui mène par ailleurs une vie de bon père de famille, le brave hutu, le gentil khmer rouge… « La violence […] répare l'humiliation, mais crée un monde mental sans autrui. L'autre est réduit à l’idée qu’on s'en fait et non pas à l'expérience qu'on pour­rait en avoir. […] [Elle] apporte un soulagement momentané qui empêche les solutions durables. » 

    L’appauvrissement affectif.

    L’appauvrissement affectif peut générer une perversité. L’empathie est étouffée. Il y a de multiples sources à cet appauvrissement affectif : isolement, abandon, la routine, un parent trop exclusif, groupe fusionnel, l’addiction aux écrans…

     «  Que leur famille soit aisée ou pauvre, religieuse ou non, un confinement affectif les a iso­lés au cours de leur développement. La routine les a rendus bons élèves, la pauvreté les a mal socialisés, […]. Les futurs ter­roristes ont été coupés des autres et du réel sensible […] Quand ce confinement individuel se conjugue avec une humiliation, surgit alors un espoir fou : tuer et mourir pour vivre mieux ! »4  Il peut s’y ajouter un phénomène d’emprise qui fait perdre toute autonomie de pensée. C’est un processus cognitif : le psychisme s’est rigidifié, la conscience est anesthésiée.

    En résumé je retiens trois mots-clés générateurs de violence : l’humiliation, l’absence d’altérité, le manque de sens.

     
                                                                   Marie-Odile Delcourt            Débat du 18 Novembre 2017


    [2] Vient de sortir La part d’ange en nous de Steven Pinker, professeur à Harvard. Les Arènes

    [3] Olivier                Abel (Se montrer, s’effacer, in La dignité aujourd’hui, Bruxelles, Ed. des Facultés Universitaires Saint-Louis, 2007.

    [5] Boris Cyrulnik. Autobiographie d’un épouvantail. Odile Jacob.2008


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  • Café débat du 17 juin 2017

     

     

     

    Introduction par André Hans et Bruno Sauvage

     

     

     

     La charité apporte du soulagement, ….

     

     

     

    AH Reprise Accroche

     

    Dans la relation à autrui, comment deux approches de la notion de charité, celle d’un chrétien, fondée sur l’exemple évangélique d’aimer son prochain quel qu’il soit, à l’exemple du Christ et celle d’un athée pour qui la philanthropie, la coopération, et l’assistance mutuelle, traits comportementaux normaux de tout être humain, et raison du succès de l’espèce, pourraient-elles converger ?

     

    Bruno et moi nous vous proposons un échange sur ce thème. Ce dialogue reprend nombre de références bibliques disponibles pour ceux qui le souhaitent.

     

     BS   Pour un chrétien, la charité est ce qui porte à vouloir le bien d'autrui. Le dictionnaire dit : « Charité : capacité à ressentir qu’un être nous est cher ».  La charité n’est pas le monopole des chrétiens, mais elle est au centre du message chrétien. Pour un chrétien, chaque être humain est « cher » à Dieu, et doit par conséquent l’être aussi pour chacun de nous.

     

    Les gestes et les paroles de Jésus rapportés par les Evangiles sont une illustration de l’élan de charité que nous sommes invités à partager. Il se caractérise par trois séries de situations :

     

    -         L’élan personnel vers l’autre et notamment vers les personnes les plus marginalisées dans la société.

     

    -         La vision conviviale de la société : l’image du repas festif, où chacun est appelé, est récurrente dans les Evangiles. Saint Paul souligne la dimension universelle de la charité selon l’exemple donné par Jésus : « Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme ; car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus Christ. »

     

    -         Désamorcer la violence : Face à l’adversité, face aux menaces, il ne faut pas se laisser entraîner dans l’escalade de la violence, mais par notre comportement essayer de faire prendre conscience à l’adversaire de sa violence.

     

     AH : La philanthropie qui porte à désirer le bien d'autrui, par l'amélioration matérielle et morale de tous, est une vertu partagée aussi par des institutions et des courants de pensée autres que chrétiens, dont certains non déistes. Le désir du bien d’autrui, cohabitent en chaque homme avec le ressentiment, la jalousie, l’égoïsme. La propension des humains à la philanthropie pourrait trouver sa source dans un trait déterminant du succès de notre espèce, la collaboration et l’assistance à autrui. La solidarité n’est-elle pas la meilleure assurance vie d’autant plus indispensable que les conditions de survie sont extrêmes ? Un individu seul est extrêmement vulnérable, et la meilleure assurance vie, c’est l’autre.

     

     BS : Comme je l’ai dit ci-dessus, la charité n’est pas le monopole des chrétiens. Les notions de « philanthropie », « désir du bien d’autrui », « solidarité », « la meilleure assurance vie, c’est l’autre » sont toutes des composantes de la notion de « charité ».

     

    Pour la phrase « Le désir du bien d’autrui, cohabitent en chaque homme avec le ressentiment, la jalousie, l’égoïsme », je proposerais une rédaction un peu différente : « Le désir du bien d’autrui cohabite avec l’instinct de survie qui peut nous pousser à l’égoïsme, au meurtre du concurrent, … ». La charité est aussi un instinct de survie, mais intégré dans une vue collective du bien commun.

     

     AH. S’entendre sur le sens de chaque terme est un préalable à tout échange. Il n’est pas certain pour « Amour » dont la signification ici a toute son importance, que l’on entende tous la même chose. Pour le plus grand nombre, l’AMOUR est un sentiment électif. L’aphorisme de Montaigne, à propos de son amitié profonde envers La Boétie « Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer qu’en répondant : Parce que c’était lui, parce que c’était moi », est saisissant de concision. Donc, pour moi l’amour est un sentiment qui s’adresse à un ou une élue et ne peut concerner tout le monde. Il y a d’autres termes pour désigner un sentiment positif apriori envers les autres : l’altruisme, la philanthropie, la sympathie, l’affection. Il n’est pas certain que des textes sacrés, vieux de plusieurs millénaires, rendent compte de ces subtilités.

     

     BS : Je ne vois pas d’opposition entre « élection d’une personne » et amour universel, « l’élection d’une personne » ne doit pas se traduire par un repli sur soi.

     

    Dans l’Eglise catholique on accorde beaucoup d’importance au mariage et à la famille, cela ne doit pas être compris comme un repli sur soi, au contraire, la famille est la cellule, le point d’appui, à partir desquels rayonnent la convivialité et la vie sociale.

     

    « Altruisme, philanthropie, sympathie, affection » sont bien sûr des dispositions qui convergent avec la notion de charité.

     

     AH La charité ne porte t-elle pas à vouloir faire le bien d’autrui sans même que celui-ci le désire. En effet, il existe un certain nombre d’individus qui préfèrent inspirer la haine et la crainte (fort sentiment d’exister) à l’amour ; mais surtout pas l’indifférence et le mépris. D’ailleurs amour et haine ne sont-ils pas les deux faces d’une même pièce, deux opposés si proches, qu’il est facile de basculer de l’un à l’autre (haïr l’aimé). Des individus de pouvoir cultivent la domination par la crainte. Ceux-là seront plus difficiles à aimer que d’autres            

     

     BS : Certes, il faut « aimer tout le monde », mais dans la pratique, nous sommes confrontés à des « personnalités difficiles », et puisque je prenais ci-dessus l’exemple de la famille, lorsqu’on a un enfant difficile, on lui consacre encore plus d’attention qu’aux autres. Un enseignant est convaincu de sa mission même si les élèves sont peu coopératifs. Si nous avons un proche qui se laisse prendre par des addictions, nous essaierons de l’en détourner.

     

    C’est une composante importante de la charité que notre attitude face à la violence. Jésus dit : « Heureux les doux », « Heureux les artisans de paix », nous devons faire ce qui est en notre pouvoir pour faire prendre conscience de leur violence aux personnes « qui préfèrent inspirer la haine ».

     

    .AH : Mais, ne fait-on pas la charité pour soi et non pour les autres ? La charité pour certains ne risque-t-elle pas d’engendrer un sentiment narcissique. En analyse transactionnelle la charité ne développe-t-elle pas une relation parent/enfant, une relation de dépendance et inégalitaire, une relation de subordination et de clientélisme ?

     

     BS : Dans l’élan de charité, il y a recherche de convivialité, donc on le fait aussi bien pour soi que pour les autres.

     

    La charité ne génère-t-elle pas un sentiment narcissique ? Cela peut arriver. Je ne suis pas dans la tête de Mère Teresa ou de Jean Vannier… On parle beaucoup d’eux. Tous les admirateurs qui se félicitent de leur travail feraient peut-être mieux d’essayer de les imiter et de moins les louer…

     

    La charité génère-t-elle une relation de dépendance ? Il est vrai que la charité peut prendre, selon les circonstances, une relation de type parent à enfant, enseignant à élève, médecin à malade ; mais dans toutes ces démarches il y a un objectif : rendre l’enfant autonome, que l’élève s’émancipe, guérir le malade.

     

    L’un des gestes de Jésus nous invite à un renversement de la relation du maître au disciple : au début d’un repas, il décide de laver les pieds des disciples, montrant ainsi que celui qui veut se faire le plus grand doit se mettre au service des autres.

     

    AH : L’assistanat peut parfois enfermer dans la dépendance. Redonner la confiance en soi à une personne peut suffire à la sortir d’une mauvaise passe. Par exemple, l’Ecole de la 2éme Chance. Peu porté sur la charité comme tu peux le constater, j’ai néanmoins de l’estime pour le concept de l’abbé Pierre. « Aider les autres, n’est-ce pas la meilleure manière de s’aider soi-même »

     

      BS : Aider quelqu’un à se remettre debout est typiquement une démarche de charité.

     

    Les « vedettes » de la charité comme l’abbé Pierre, Mère Teresa, Jean Vannier et quelques autres, ont créé des communautés conviviales entre exclus et « gens normaux » et cela a profité à tout le monde … Ce sont les exemples qu’il faudrait amplifier pour que la vie dans nos sociétés soit moins dure.

     

    Bien des gens qui vivent à la fois dans le confort et la solitude ressentent ce besoin de convivialité, mais ne trouvent pas la voie pour y répondre.

     

     Mais est-ce une solution à long terme ?  

     

     AH : Nous arrivons là au cœur de notre débat. Certaines misères sont des tonneaux des Danaïdes, des puits sans fond, dont les causes sont souvent d’ordre idéologique (croyances, archaïsme et obscurantisme).

     

     

     

    BS : Il y a beaucoup de misère dans le monde, et pourtant, les moyens matériels d’assurer une subsistance digne à chacun ne manquent pas. Nous sommes là au cœur de la notion de charité : le malheur des hommes est la résultante du manque de charité, du manque de convivialité. Certains conflits ont une source idéologique. Face à cette question on peut dire, comme Saint Paul : « L’amour ne se réjouit pas de ce qui est mal, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ». Le travail pour mettre à l’épreuve nos connaissances et nos croyances relève aussi de la charité. 

     

    Les conflits de « source idéologique » sont, pour une raison ou une autre, des phénomènes communautaristes : un groupe veut se protéger contre d’autres, mais cela ne va pas dans le sens de la vision universelle que doit nous inspirer la charité. (Malgré l’Evangile, des chrétiens peuvent aussi être animés de réflexes de défense communautaristes.)

     

     AH : Tant que nous ne nous attaquerons pas aux causes de cette misère, à la racine du mal, cette misère et ce mal subsisteront. L’amour envers les miséreux ne changera rien à leur misère, mais pourra éventuellement la rendre plus supportable. Désormais, on soigne les lépreux.

     

    Ne doit-on pas rechercher une solution durable à un problème, l’anticiper, oser poser les questions qui dérangent ? Certes il y a des problèmes que nous ne pouvons pas encore résoudre mais atténuer les souffrances est déjà un progrès. Une charité ne traitant que les symptômes, plutôt que s’attaquer aux causes, ne prendrait-elle pas le risque de ne pas anticiper des situations ingérables.

     

     BS : « Une charité ne traitant que les symptômes », cela pourrait se dire des « bonnes œuvres », la charité va à la racine du mal : le mal est l’absence de cette charité qui doit pousser les hommes à vivre dans la convivialité et rechercher le bien commun.

     

      AH : Prenons un exemple difficile, une question encore taboue - bien que les langues commencent à se délier -. En Afrique, alors que la population compte actuellement que 1,2 milliard d'habitants, des centaines de milliers d’individus, fuyant la misère, risquent leur vie en traversant la Méditerranée. Qu’en sera-t-il quand, d'ici le milieu du siècle, elle doublera pour atteindre, selon l’Unicef, 4,2 milliards d’habitants en 2100. On va droit dans le mur. Comment les Européens accueilleront-ils sans risque de déstabilisation, un milliard d’Africains ? Certes, on arrivera toujours à les nourrir, mais quelle vie pourra-t-on offrir à ces réfugiés ? N’est-on pas en train d’armer une bombe à retardement ?  Toute la charité du monde sera impuissante face à l’ampleur du phénomène.

     

     

     

    BS : La question soulevée mériterait un autre café-débat.

     

    L’Afrique, dont beaucoup de régions souffrent du réchauffement climatique, est pourtant un continent potentiellement riche. La manière de mettre en valeur les milieux naturels africains ne peut être transposée des méthodes de l’agro-industrie occidentale. Les modèles de développement propres à l’Afrique viendront des Africains et pour cela ils doivent peut-être s’affranchir des modèles occidentaux.

     

    On peut supposer aussi que la transition démographique finira par arriver, comme pour les autres continents.

     

    La situation des pays africains pose également la question de la solidité des institutions publiques. Le bon fonctionnement des institutions publiques dépend des hommes et de leur sens du bien commun. Et le sens du bien commun est une forme d’expression de la charité. 

     

     Deux visions

     

     AH : Ces deux conceptions, celle d’une humanité orientée vers un dessein eschatologique et celle de l’acceptation d’une part d’insaisissable d’un monde non finalisé, partagent néanmoins des valeurs éthiques communes. Ces valeurs, qui les poussent spontanément à porter assistance à autrui sans nécessairement le connaitre, les amènent à se retrouver néanmoins dans une pratique complémentaire de terrain.

     

    -          La première conception est d’abord un engagement répondant à l’exemple donné dans les récits évangéliques qui nous fait considérer que nous sommes tous frères.

     

    -          La deuxième conception est une sorte de réflexe, une spontanéité qui pousse à porter assistance à celui qui se trouve en danger, persuadé que nous serions en droit d’attendre de même

     

    « Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux aussi vouloir que cette maxime devienne une loi universelle » Kant s'interroge sur ce que pourrait être une loi déterminée par une volonté bonne, absolument et sans restriction.       

     

     BS : Oui, je pense qu’André a bien exprimé les cheminements des deux visions, visions qui néanmoins se rejoignent.  Par la voie de la raison, comme le formule Kant, on retrouve le caractère universel de la Charité tel qu’il a été illustré dans les récits évangéliques.

     

     

     

    Remarque : Charité et loi morale : Il y a dans les lettres de saint Paul, comme dans les Évangiles, de larges passages pour opposer Charité et préceptes de la loi morale :

     

    L’élan de charité n’a pas besoin de loi morale pour s’exercer. L’élan d’amour nous fait voir immédiatement ce qui est bon pour l’autre. C’est quand l’élan d’amour fait défaut, que l’on se replie sur les préceptes de la loi morale : tu ne tueras pas, tu ne voleras pas, …

     

    La loi morale n’est pas mauvaise en soi, mais si l’on s’en tient aux seuls préceptes de la loi morale, c’est que l’on agit sous la contrainte et non pas porté par l’élan de charité. 

     

    Pour lire le compte-rendu du débat, cliquer ici.

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  • PEUT-ON LUTTER CONTRE LA PAUVRETE SANS CROISSANCE DU PIB ?

    A l’énoncé de cette question, deux réponses sont fréquemment données.

    La première : « Il suffit de prendre aux plus riches pour distribuer aux pauvres ».

    La seconde : «  On ne peut distribuer qu’une richesse qu’on a créée ».

    Ces deux affirmations sont trop incompatibles entre elles pour alimenter un débat qui ne soit pas un dialogue de sourds. Il est donc nécessaire d’approfondir la question. Pour cela, commençons par bien définir la notion de pauvreté. Il convient de distinguer pauvreté absolue et relative.

    1. Pauvreté absolue: Situation d'un individu, d'un groupe de personnes ou d'une société qui ne dispose pas des ressources suffisantes pour lui permettre de satisfaire ses besoins fondamentaux et se développer normalement.

    Besoins fondamentaux : Air pur pour respirer, eau saine (potable pour boire, propre pour se laver), nourriture suffisante en quantité et qualité, de quoi se vêtir, protection contre les intempéries (vêtements et habitat), et contre les maladies. C’est aussi la sécurité des biens et des personnes. On observe d’ailleurs que les populations les plus pauvres sont celles où le taux de mortalité est le plus élevé et l’espérance de vie moyenne la plus faible.

    Seuil d’extrême pauvreté (IPH) : pour les pays en développement, il s'agit d’un revenu inférieur à 1 USD par jour et par habitant. Dans les pays les plus pauvres, l’IPH atteint en moyenne 43,3 % de la population. Il peut atteindre 48 % en Gambie, Mozambique, Mali et Mozambique !

    2. Pauvreté relative : Elle s’établit par comparaison avec le niveau de vie moyen du pays dans lequel on se trouve. On détermine d'abord le revenu médian, revenu qui partage la population en deux parties égales. La pauvreté se définit alors par rapport à une proportion de ce revenu médian.

    Seuil de pauvreté : En France, l’INSEE considère qu'un ménage est pauvre si son revenu est inférieur à 50% du revenu médian français par unité de consommation. Le taux est de 60% pour Eurostat (service statistique de la Commission européenne). Dans nos pays où le revenu médian est relativement élevé, le seuil de pauvreté permet d’accéder à des besoins non fondamentaux tels qu’une voiture, un poste de télévision, un téléphone mobile, un ordinateur et l’accès à Internet.

    Ce seuil est très variable selon les pays : 1286 € par mois en Norvège, 935 € en France, 180 € en Roumanie.

    Taux de pauvreté : Proportion de la population qui vit avec un revenu disponible inférieur au seuil de pauvreté. En Europe, il est en moyenne de 16,9 % de la population, mais seulement 10,1 % en Norvège et aux Pays-Bas. Il atteint 22,2 % en Espagne et 23,1 % en Grèce.

    Pour faire simple, on utilise plutôt la pauvreté absolue dans les pays pauvres, dits « pays en développement » où elle est un état d’extrême dénuement, allant jusqu’à menacer la vie même (dénutrition, empoisonnement…). Et la pauvreté relative dans les pays riches où l’extrême pauvreté n’existe plus.

    Nous examinerons si les réponses à ces questions sont ou non les mêmes selon qu’il s’agit de pays riches ou pauvres.

    Quant au PIB, il a fait l’objet d’un précédent débat. Contentons-nous de rappeler qu’il mesure la richesse totale de tous les habitants d’un pays et que la croissance est la mesure de l’accroissement de cette richesse dans un temps donné.

    Nul ne conteste que l’accroissement du niveau de vie de tous et, donc, la disparition de l’extrême pauvreté en Europe n’ont été possibles que grâce aux progrès considérables réalisés aux 18eme, 19ème et 20ème siècles : industrialisation permettant de fournir à tous des biens nombreux et diversifiés ; explosion des rendements agricoles ; progrès considérables de la médecine.

    Ce que l’Europe ou les Etats-Unis ont réalisé en trois siècles, le Japon l’a réalisé en moins d’un siècle et la Chine avance à marches forcée avec un taux de croissance qui fut longtemps à deux chiffres (ce qui signifie un doublement du PIB en sept ans) et qui reste aujourd’hui un des plus élevés du monde. Le recul de l’extrême pauvreté y est saisissant : En 1985, 360 millions de Chinois vivaient avec moins d’un dollar par jour. Trente ans après, ils ne sont plus que 60 millions, soit six fois moins.

    Il ne s’agit pas d’une distribution « à la française » consistant à prendre aux riches pour donner aux pauvres. La protection sociale et l’aide aux plus démunis sont encore balbutiantes en Chine. Il s’agit d’un phénomène de glissement : Chaque année, des dizaines de millions de très pauvres, venant généralement des campagnes, arrivent en ville pour occuper les emplois générés par la croissance. Malgré les bas salaires – qui tendent maintenant à augmenter du fait du manque de main d’œuvre disponible – ils accèdent ainsi à un statut de « moins pauvres », puis viennent grossir les rangs de la classe moyenne. C’est ainsi que la pauvreté recule. La classe moyenne, en Chine, ceux qui possèdent un appartement et un moyen de transport, se compte maintenant en centaines de millions de personnes. En Inde, pays qui s’est développé moins vite que la Chine, elle représente deux fois la population française.

    A l’inverse, dans des pays sans croissance et même dont le PIB décroît, tels l’Algérie ou le Vénézuela, la pauvreté tend à s’accroître, pas seulement par manque d’argent mais aussi par la difficulté de trouver des biens manufacturés ou alimentaires que le pays ne produit pas ou plus et qu’il n’a plus les moyens d’importer.

    Eradication de la pauvreté ne veut pas dire, nécessairement, réduction des inégalités. Si le nombre de pauvres a diminué en Chine, celui des riches et même des très riches a explosé. La Chine compte désormais plus de milliardaires que les Etats-Unis.

    Dans les pays de l’OCDE, les revenus des 10 % les plus riches ont progressé de moitié en trente ans alors que ceux des 40 % les moins riches n’ont gagné que 30 %. Certes, les moins riches ont vu leur situation s’améliorer mais, s’ils se comparent avec les plus aisés, ils ont une impression de pauvreté relative. S’il est avéré que la croissance du PIB a pour corollaire une réduction de la pauvreté absolue, elle s’avère inopérante pour réduire la pauvreté relative.

    Notons que cet afflux du produit de la croissance vers les plus riches, davantage que vers les plus pauvres, n’est pas une fatalité. La situation est en effet bien différente entre les pays de tradition égalitaire (Suède, Norvège, Danemark) et les autres pays développés, plus inégalitaires.

    Quant aux pays pauvres, c’est là où les inégalités sont à la fois les plus marquées et, surtout les plus criantes en raison de l’extrême misère qu’on y déplore. Il serait illusoire de penser qu’une distribution des richesses de leurs dirigeants suffirait à éradiquer cette extrême pauvreté. Là encore, lorsque le processus de croissance amorcé par les BRICS se développera, le nombre de pauvres se réduira comme il l’a fait en Chine et une classe moyenne émergera.

    L’ONU constate une diminution, ces dernières années, du nombre d’habitants de la Terre disposant de moins d’un dollar par jour. Parallèlement, l’état sanitaire de ces populations est en voie de lente amélioration. Espérons donc que ces mouvements se poursuivront en s’amplifiant. Mieux encore, entreprenons d’y participer.

    Je laisse la conclusion à Confucius qui écrivait, cinq siècles avant JC :

    « Sous un bon gouvernement, la pauvreté est une honte ; sous un mauvais gouvernement, la richesse est aussi une honte "

                           Jean-Claude Charmetant    le 19 Novembre 2016


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