• Aime-t-on vraiment et qui aime-t-on ?

    Aime-t-on vraiment et qui aime-t-on ?

    On peut aimer son conjoint, ses enfants, ses amis ou le chocolat. Contrairement à la langue allemande ou anglaise par exemple, la langue française est dépourvue de subtilité dans ce domaine. Heureusement qu’il nous reste le grec pour nous rappeler qu’éros (l’amour passion), agapé (l’amour du prochain) et philias (l’amour familial) sont bien des concepts différents. C’est une obligation morale d’aimer ses enfants ou ses parents. L’amour que l’on porte à ses amis est plutôt une attention particulière et les implications sont d’habitude modérées. Nous ne parlerons ici que de cet amour appelé éros par les Grecs si abondamment magnifié, exalté, disséqué par les poètes, les romanciers et les chanteurs entre autres. Il n’empêche que le sujet est toujours ou presque, traité de manière superficielle. Les philosophes qui ont le devoir de chercher la vérité ont relativement peu abordé le sujet. Nous savons tous, ce qu’ est être amoureux, mais qu’en est-il d’aimer quelqu’un ?

    On décrète que l'on aime quelqu'un parce que cette personne vous plait ou parce que les qualités de cette personne vous plaisent. L'amour n'est-il qu'un dérivé de l'intérêt que l'on porte à une personne particulière ? On se décide à aimer quelqu’un lorsqu’on pense avoir trouvé ce qu’il y a de mieux sur le marché compte tenu de sa propre valeur d’échange. Cette décision peut se faire de manière consciente ou inconsciente. Est-ce donc cela l’amour ? Au contraire, l’amour serait-il une forme d’abnégation ou de sacrifice au profit de l’être aimé? Pour prendre un exemple : mon conjoint a un amant ou une maitresse et je l’accepte car il ou elle a peut-être des besoins sexuels ou affectifs supérieurs aux miens et tout ce que je veux c’est son bonheur. L’amour n’est pas forcément intéressé, il peut être altruiste. A priori, personne n’a envie d’épouser une personne handicapée, ou souffrant d’une maladie physique ou psychologique. La plupart du temps, on préfère être amoureux de quelqu’un de beau, intelligent et riche. A l’évidence, c’est la première option qui est la plus répandue. Par ailleurs, la jalousie serait une preuve d’amour alors qu’elle est tout au plus une manifestation du sentiment de propriété. Tout ceci conforte l’idée que l’amour-éros est basé sur l’intérêt. La plupart du temps on assimile l’amour à sa concrétisation qui est le mariage ou toute autre forme de contrat. Tout le monde ne recherche pas forcément la même chose dans le mariage : certains recherchent un partenaire sexuel, d’autres un associé  pour faire fructifier le patrimoine, bien souvent le père ou la mère de ses enfants, d’autres encore cherchent une dame de compagnie ou un infirmier etc. Dans la plupart des cas, c’est bien sûr une combinaison de tout cela. Le troc lui-même existe à l’intérieur du couple : cela peut être une heure de sexe contre deux heures au restaurant. On se marierait de nos jours par amour alors qu’il y a un siècle, il ne s’agissait que de mariages de raison. Il n’empêche que d’un point de vue juridique, rien n’a changé. Les articles du code civil concernant le mariage ne mentionnent pas l’amour mais uniquement le respect mutuel et c’est tant mieux. La plupart du temps, cela se termine mal car les frustrations sont au rendez-vous. Vous épousez un beau jeune homme à 30 ans et 20 ans plus tard, vous vous retrouvez avec quelqu’un qui a de l’embonpoint et des problèmes d’érection. L’amour est basé sur le calcul mais le calcul est mauvais car c’est un calcul bourgeois. Il vaut mieux partager une femme voluptueuse que d’avoir l’exclusivité d’une femme frigide. Il vaut mieux partager un homme performant que d’avoir l’exclusivité  d’un homme impuissant et ennuyeux.

    Aujourd’hui, l'amour est basé sur l'attraction physique mutuelle. Tellement que l'acte d'amour désigne les relations sexuelles. Toujours est-il qu’un patrimoine ou une situation avantageuse peut compenser un physique défaillant. La nature humaine ne change pas et il y a quelques siècles, dans une prose admirable Blaise Pascal écrivait. « Celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté, l’aime-t-il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus. Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on, moi ? Non, car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même. Où est donc ce moi, s’il n’est ni dans le corps, ni dans l’âme ? et comment aimer le corps ou l’âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ? car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne, abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités. Qu’on ne se moque donc plus de ceux qui se font honorer pour des charges et des offices, car on n’aime personne que pour des qualités empruntées ».

    Si demain un clone vous remplace, votre conjoint ne remarquera rien et cela lui sera d’ailleurs indifférent pourvu que ce clone réchauffe le lit, fasse jouir, tienne compagnie, serve de chauffeur, sois un compagnon de voyage etc

                                                                  Jean-Paul Knorr, le 5 Mars 2017

    Pour lire le compte-rendu du débat, cliquer ici

     

    « Sur quoi se fonde la justice ?C.R. du 11-3-2017 sur "Peut on aimer quelqu'un?" »

  • Commentaires

    1
    daniel
    Dimanche 5 Mars à 11:59

    Aimer est un type de relation à la fois simple et en même temps extrêmement complexe, comme la vie d’ailleurs, laquelle comporte deux principales émotions l’AMOUR et la PEUR.

    L’émotion est un mouvement extraordinaire, qui agite le corps ou l’esprit, et qui en trouble le tempérament, c’est une réaction soudaine à un évènement, en se rapprochant d’un être aimé, ou en combattant face à un ennemi.

    Aimer, ce n’est certainement pas gérer un couple comme une épicerie, avec des comptes d’apothicaires, ni avoir des analogies avec un marché d’esclaves.

    Aimer, c’est :

    -Vouloir du bien, avoir une attitude bienveillante, être attentif, l’amour implique le désir conscient d’améliorer l’autre, l’aimé est une source intarissable d’intérêts et de découvertes ;

    -Rendre heureux, avoir de l’empathie, le comprendre où l’un et l’autre ont l’avantage d’apprendre ce qu’ils possèdent en eux-mêmes, un échange réciproque de la vérité, enrichi par la présence de l’autre ;

    -Ecouter par l’ouïe, le regard, le cœur, l’intelligence ;

    -Partager, adhérer à ce que veut l’autre, en même temps c’est surprendre par un amour inventif ;

    -Posséder, au point de ne faire qu’un, avoir l’autre en soi, être l’autre, tout en acceptant les différences, tout en n’occultant pas le mouvement d’émancipation de l’autre. Selon Aristote : ‘la personne aimée est un autre moi-même’. Tout ceci dans le sens de complémentarité, de synergie (1+1) supérieur à 2, de mutualisation, de coopération pour construire ensemble un projet de vie, en partageant des intérêts communs ;

    -Servir, en sortant de soi et quitter son égoïsme ;

    -Corriger, se corriger, enrichir, s’enrichir, tirer de l’autre le meilleur, en respectant sa dignité ;

    -Avoir confiance, s’épanouir, l’amour est libérateur en dedans, rayonnant en dehors, ce qui permet de limiter ses peurs et de les affronter.

    Observations : tout ce qui est décrit ci-dessus montre, qu’il y a différents niveaux dans aimer quelqu’un, la graduation se fait selon l’être aimé (conjoint, enfants, parents), le quelqu’un n’est pas un animal à qui on porte de l’affection et ceci malgré le fait que l’on dise « plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien », celui-ci n’étant pas doté de paroles ni n’ayant pas les mêmes relations qu’entre humains. L’amour est l’opposé de la rectitude, par le fait qu’il nécessite de s’ouvrir à l’autre en dialoguant, et en ne restant pas systématiquement sur ses positions.

    Les risques : si on ne fait qu’un avec l’être aimé, qu’il est un autre moi-même, ce peut être le repli sur soi, un manque d’ouverture sur l’univers extérieur au couple, un frein à l’émancipation du conjoint, une forme de sclérose, c’est pour cela que pour certains c’est avoir peur de perdre leur LIBERTE, mais comme il a été dit ci-dessus, l’AMOUR EST LIBERATEUR, et c’est une FORCE. Mais ne pas devenir complice des défauts de l’autre, quelle irresponsabilité ce serait.

    Question : mais alors comment trouver le conjoint qui répond à toute cette potentialité de richesse, cela est  un tout autre programme ?

    Citation : ‘le manque d’amour est la plus grande pauvreté’ Mère Térésa.

    Remarque : l’amour est différent de l’amitié, car l’amitié est réciproque entre deux individus, puisque l’on ne peut pas avoir un ami qui n’a pas d’amitié en retour, au contraire de l’amour porté à un être aimé, ce dernier peut ne pas aimer l’être aimant, cela peut arriver et c’est triste, voire dramatique. Autre cas, lorsque l’amour entre deux partenaires tourne à la haine, allant parfois jusqu’au crime passionnel.

    Tout ceci peut être formulé d’une manière originale, selon Nathalie Loevenbruck :

    L’Amour mode d’emploi. Couples, à nos fourneaux ! Ah ! Si on pouvait s’échanger des recettes de grand-mère pour nourrir la vie de notre couple ! Quels en seraient les ingrédients ?

    -En tout premier peut-être : la douce saveur d’une tendre confiance. Osons y associer des conflits bien salés : ça révèle l’authenticité du goût ! Ne pas oublier aussi d’épicer la sexualité, juste comme il faut. Oui, c’est tout un art d’harmoniser les différences de personnalités. Le tout gagne d’ailleurs à être lié par une riche dose de communication.

    -Pour la cuisson ? On peut saisir au feu vif du sentiment amoureux, mais ensuite, laisser mijoter patiemment : plus c’est long, meilleur c’est !

    -Quoi qu’on en dise, le temps mûrit l’amour. Cependant, n’hésitons pas à goûter fréquemment, pour rectifier, ajouter un peu de ci ou de ça : moments de qualité, petites attentions, paroles valorisantes, caresses, menus services ou autres inventions. Ah oui, ne lésinons jamais sur le pardon : c’est une valeur sûre, et gratuite en plus…

     

    -Il ne reste plus qu’à partager généreusement : l’amour, c’est fait pour ça ! Enfin, les meilleures recettes ne sont pas celles qu’on suit à la lettre, mais celles qu’on modifie sans cesse, au détour d’une erreur, d’un oubli, avec ce supplément d’âme que donne tout ce qui est fait dans la créativité et le courage de l’amour.

    2
    Sylvain Brouard
    Jeudi 9 Mars à 11:29

    Très intéressant, mais assez pessimiste !!!

    D'abord relire les textes déjà présentés au café débat sur le sujet, notamment celui sur les relations homme / femme, qui posait notamment la question: comment envisager la vie de couple (réponse -entre autres - : se faire des dons mutuels)

    Ensuite, compléter l'histoire: il s'en est passé des choses depuis les Grecs !! On ne peut passer sous silence les 2 000 ans des directives imposées par la chrétienté, à savoir le mariage, indissoluble jusqu'à la mort, l'interdiction du divorce, le péché de l'adultère, la priorité pour le couple de faire des enfants, etc...sauf bien sur pour l'élite au pouvoir, en toute hypocrisie (le roi, les nobles et même le haut clergé, dont les frasques ont rempli bien des livres de la petite histoire)

    Pendant ces 20 siècles, il a été difficile de savoir si on s'aimait vraiment, car l'amour du prochain recommandé par l'Eglise ne concernait pas vraiment son conjoint !!! Au contraire, l'éros était plutôt interdit...

    Enfin, la situation exposée me parait davantage se référer à la fin du 20ème siècle, à l'époque du machisme finissant où les femmes étaient considérées comme des individus inférieurs, voire comme des objets.

    Aujourd'hui, en ce début du 21ème siècle, et même si de gros progrès sont encore nécessaires, l'égalité homme / femme est un fait dans tous les domaines, y compris celui de l'amour. Les femmes sont aujourd'hui indépendantes, elles travaillent, elles conduisent, elles maitrisent leur fécondité, et elles peuvent très bien vivre sans les hommes....

    Donc pour s'aimer vraiment (ce qui reste une grande aventure que je recommande à tous), il faut avoir une complicité dans tous les domaines et échanger en permanence pour créer d'une part, un climat de confiance mutuelle et d'autre part, se constituer des souvenirs communs (y compris des enfants maintenant désirés)

    Et puis si ça ne marche pas ou si ça ne marche plus, il n'y a pas de honte à se séparer en bonne intelligence, avant de recommencer une autre aventure...

    Je ne crois pas que l'apparence physique soit le seul critère de rencontre, je ne crois pas que la venue des rides avec l'âge soit un motif repoussoir, je ne crois pas qu'un clone assurant les besoins de base (accompagner, réchauffer, faire jouir,etc..) aura la capacité de partager les meilleurs souvenirs de la vie commune - une visite de musée, le plaisir d'un concert, la naissance d'un enfant, le fou-rire lors d'une situation vécue ensemble,etc..., bref, tout ce qui a été construit pas à pas par le couple et qui justifie la joie de vivre ensemble.

     

     

    3
    Pierre M
    Dimanche 12 Mars à 00:32

    Un peu de poésie que diable !

    Pour Richard Dawkins, les organismes vivants ne seraient que des machines permettant aux gènes de survivre et de se répliquer (la théorie du gène égoïste). Ainsi la beauté des jeunes individus (humains, animaux, fleurs, etc.) est un stratagème pour attirer l'autre avec qui l'union est indispensable dans le processus de reproduction. La preuve : les fleurs fanent dès que la fécondation a eu lieu. Pourquoi l'amour ne serait-il pas un artifice de ce gène égoïste, déclenchant des réactions morphologiques (p. ex. couleurs des plumages), comportementales, chimiques (hormones, phéromones), propres à attirer le partenaire indispensable ?

    Notons au passage comme le monde est bien fait, ainsi que le professait ce brave Pangloss. Admirons le fait que, chez les vivants les plus développés, deux sexes soient nécessaires pour engendrer une autre vie. La multiplication asexuée ne fait, sauf mutation rarissime, que répliquer des individus toujours identiques et ne permet donc pas l'adaptation des espèces aux conditions changeantes du milieu. Et s'il fallait l'union obligatoire et simultanée de trois individus (3 sexes) pour engendrer une descendance, j'aime mieux ne pas imaginer le bordel (si j'ose dire) que cela ferait.

    Oui, "tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes".

     

    Et qu'on ne me dise pas que tout ceci n'est pas de la pure  poésie !

     

    Ou alors il faudrait admettre que les Affinités électives de Goethe – passionné de la science de son époque – sont un manuel de chimie. Ou encore que ces magnifiques Amants de Montmorency de Vigny décrivent la dérive mortifère de deux camés. 

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