• "La connaissance: quels enjeux"

    La connaissance : quels enjeux

                                                               André Hans, le 5 Mai 2018

    D’abord une très ancienne question : Qu’est-ce que connaitre ?

    Connaitre est consubstantiel à la vie. En bon français cet aphorisme veut dire que tout être vivant, même le plus élémentaire connait, et cela depuis l’origine du vivant. Même une huitre, même une bactérie connait, car connaître c’est « Pouvoir identifier quelqu'un, quelque chose, reconnaître. Et tout être vivant doit impérativement re-connaitre, identifier dans son milieu extérieur les briques nécessaires à sa propre auto construction, pour les capter afin de les restructurer conformément au plan d’architecture encodé dans son génome. Faire du soi à partir de non-soi, afin de croitre et se multiplier.

    À partir de principes qui ont été retenus par 3.8 milliards d’années d’évolution, on peut passer graduellement du mode de connaissance le plus simple au plus complexe : la connaissance humaine. Survolons vite les étapes évolutives avec d’abord la connaissance intégralement héritée génétiquement des unicellulaires, puis la connaissance par renforcement, qui sera en mesure d’activer une réponse strictement stéréotypée puisée dans un registre de comportements figés, puis une connaissance avec une part d’apprentissage, et enfin une connaissance qui fait une part progressivement plus importante à des apprentissages induisant des comportements progressivement plus flexibles et complexes.

    Puis la connaissance humaine, qui est à la fois l’héritière des précédentes (de nombreuses recherches sur le cerveau se font sur des rats) mais en rupture. Et quelle rupture ! Un type de connaissance qui a conféré à notre espèce une domination sans précédent sur toutes les autres espèces. Platon n’affirma-t-il pas que notre connaissance est le souvenir d'un état ancien où, avant d'être incarnée dans un corps, notre âme vivait au contact immédiat des pures idées dans le monde intelligible. Une conception déterminante en philosophie qui fit dire à Whitehead « toute la philosophie occidentale n'est rien de plus qu'une note de bas de page ajoutée aux écrits de Platon. »  Longtemps dans le monde occidental l’idée que la connaissance était de nature surnaturelle a prévalue. Certain encore aujourd’hui avancent qu’elle restera à tout jamais inaccessible. Dans La Critique de la raison pure, Kant renverse le rapport classique sujet/objet : c’est désormais le sujet qui est au centre de la connaissance et non pas l’objet. Mais la voie ouverte par Kant n'a pas été poursuivie. Le vingtième siècle fut celui de la phénoménologie avec Brentano, Husserl et Heidegger, pour ne citer qu’eux. Pour Jacques COLETTE, professeur à la Sorbonne, la sentence est cruelle « On peut voir dans les philosophies de l’existence, soit une rechute dans un spiritualisme angoissé, soit l’abandon au nihilisme se complaisant dans les remous stériles de l’inachevé. » Pourtant, 2 siècles auparavant Kant préconisait « rechercher des éléments de la raison pure en ce qu’ils se laissent confirmer ou de réfuter par une expérimentation ». Pour Karl Popper une théorie que rien ne peut réfuter est dépourvue de caractère scientifique. 

    Pourtant au Moyen-âge, à Paris, la fameuse « querelle des universaux » eut le mérite de poser une des questions essentielles de la philosophe de la connaissance, celle de la dualité de la connaissance. La connaissance intuitive et la connaissance conceptuelle. En clair, par quel miracle sommes-nous capables de reconnaître spontanément et nommer des êtres et des choses en dépit de leur diversité d’apparence ? Prenons un exemple. Comment attribuons-nous spontanément sans la moindre hésitation une même dénomination, par exemple « horloge » à des objets aussi différents qu’une comtoise et une icône sur un écran d’ordinateur ? Pourquoi sans aucune hésitation reconnaissons-nous comme table aussi bien dans la petite table de café-bar au plateau circulaire porté par un seul pied et l’immense table de banquet, table faite de planches et tréteaux pour plusieurs dizaines de convives ? Ce que nous reconnaissons de commun à cette grande variété de mobilier, c’est la possibilité d’« Être à table ». N’est-ce pas là le concept de table et plus haut de l’horloge ? Ce terme d’« être avec » emprunté à Heidegger s’entend comme une relation commune particulière qu’il est possible de nouer avec tous ces mobiliers. Cet « être à table » implique d’abord la reconnaissance de la relation d’intrication physique qu’un sujet peut entretenir avec ce mobilier. Une relation entre un plateau maintenu horizontal à une hauteur comprise entre les coudes et les cuisses d’un sujet assis. Mais cette relation fonctionnelle n’épuise pas toute la richesse de notre relation avec ce mobilier. La table est un objet de sociabilité essentiel en occident.

    À l’inverse, nous attribuons parfois un grand nombre de dénominations à des objets rigoureusement identiques, mais auxquels nous prêtons une intention d’usage différent. Ainsi le même morceau de bois que l’on peut saisir d’une main, peut tout aussi bien être une perche tendue à quelqu’un en difficulté, un épieu pour se défendre, un mat pour tendre une toile, un javelot pour atteindre une cible, une gaule pour faire tomber des fruits, un piquet pour attacher une bête, un tuteur pour supporter une plante, etc. Un concept ce n’est pas l’objet physique en tant que tel, mais l’intention de l’usage que l’on projette sur lui, si peu que celui-ci s’y prête, moyennant des adaptations. Le concept de gaule c’est une tige suffisamment rigide et grande pour prolonger le bras en vue de cueillir des fruits trop hauts. Le concept de tuteur c’est bien le morceau de bois planté en terre pour soutenir un jeune plant.  Intentionnalité à bien distinguer de l’intentionnalité en phénoménologie qui porte essentiellement, pour le dire brièvement sur des états de conscience.

     

    Cette connaissance par concepts, ne serait-ce pas ce qui distingue radicalement les humains de tous les autres genres. C’est une connaissance construite selon une architecture particulière. Reprenant une hypothèse de Kant peu connue, puis de Simondon qui n’eut guère plus de succès, d’une généalogie de concepts où des concepts de rang inférieur participent à la création de concepts plus complexes et plus précis on peut établir par exemple une progression partant du plus général, du plus indistinct vers le plus précis, le plus complexe comme la progression : chose, vivant, animal, oiseau, perroquet, ara. Le système de catégorisation a, pour la chercheuse Hélène ROSCH, une dimension verticale et une dimension horizontale. La dimension verticale repose sur une relation d’inclusion, par exemple pour rouge gorge : être vivant, animal, oiseau, rouge gorge. La dimension horizontale repose sur une distinction entre mots d’un même niveau d’inclusion (termes coordonnés) comme canard et rouge gorge » 

    Ces hypothèses sont-elles une énième vue de l’esprit ? À quoi peuvent-elles bien servir autrement qu’à se faire mal à la tête ? La thèse développée dans cet ouvrage, d’une connaissance structurée selon une arborescente réticulée de concepts, peut se soumettre aux critères de réfutabilité de Popper. La pertinence d’une telle architecture peut être éprouvée expérimentalement, notamment à partir de deux types d’aphasie (trouble du langage) l’une consécutive à une lésion cérébrale localisée, l’autre due à la maladie d’Alzheimer. À partir d’une ‘’ déconstruction’’ de concepts, spécifique à ce modèle, il serait possible de prévoir les termes du lexique qui sont préférentiellement affectés chez chacun de ces patients. 

    Les enjeux

    Le paradoxe de la connaissance, c’est qu’elle sache si peu d’elle-même. Et pourtant plus qu’à toute autre époque la connaissance est devenue stratégique. Qu’est devenu l’ambitieux projet de l’Europe de la connaissance ? L’effondrement de la France dans les enquêtes PISA fait craindre son déclassement pour devenir une nation de second ordre. Aux USA, en Suisse et bien d’autres pays, on a bien compris que l’enjeu pour demain, c’est de retenir les meilleurs cerveaux. Mieux connaitre la connaissance, n’est-ce pas le moyen de mieux la transmettre. La créativité, l’invention, l’innovation sont plus que jamais à l’honneur. Encore faut-il ne pas la stériliser dès le plus jeune âge. La connaissance humaine, se distingue de celle des aux autres espèces c’est la thèse développée ici, c’est avant tout un édifice, une construction. Encore faut-il la doter de solides fondations pour qu’une tour puisse tutoyer les nuages. Les savoirs non structurés, rapidement mémorisés en vue d’un examen seront aussi vite oubliés.    

     

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  • Commentaires

    1
    Pierre M.
    Vendredi 11 Mai à 00:16

    Après lecture de ce texte, clair, dense, synthétique (très ?) et complet (trop ?), après des discussions passionnées en réunion, a-t-on progressé dans la connaissance de la connaissance ? Ce n'est pas  sûr. Faute en est comme souvent au flou sur la définition de l'objet. Les dictionnaires ne nous aident guère à mieux cerner l'essence de cette faculté. Soit qu'ils procèdent par vaste énumération des faits de connaissance, soit qu'ils fournissent une définition qui "se mord la queue",  soit qu'ils renvoient au verbe connaître, lequel nous relance dans un même cycle de renvois. En général tous les articles des principaux dictionnaires sont aussi intarissables qu'imprécis.

    Ainsi, suprême référence, l'Académie française dans sa neuvième et dernière édition donne cette définition première "Exercice de la faculté par laquelle on connaît et distingue les objets". Faculté ? On est bien avancé ! Cette même Académie se complait dans les concepts vagues "avoir dans l'esprit…" pour le verbe "connoître" de la première édition de 1694, "…faculté de l'âme…" dans les éditions de 1798, 1832 ou 1932. On pourrait en dire autant du Littré ("état d'esprit de celui qui connaît") et de dictionnaires plus anciens ou plus récents. Je passe. Résultat : chacun a sa petite idée sur la question, ce qui fait que les échanges finissent par tourner en rond.

     

    Il faudrait revenir aux sources, à la définition opérationnelle donnée par Platon dans son "Théétète". La connaissance serait " une opinion vraie pourvue de raison ".

    Autrement dit : X sait que P si et seulement si a) X croit que P, b) P est vrai et c) X est justifié de croire que P. 

     

    On peut ergoter sur les différents termes : que l'on appelle cela croyance, foi ou opinion (la doxa grecque) ne fait rien à l'affaire. Evidemment si l'on disjoint a, b, c ça ne va plus. Il faut que a+b+c soient vérifiés simultanément pour qu'on puisse parler de connaissance*. A la limite certains nient, ou niaient, l'existence d'une vérité (point b) ou de sa vérification (point c) 

    Tous les auteurs contemporains (je cite par exemple Gettier qui a semé une sacrée pagaille en démontrant que cette définition pouvait être prise en défaut, Chisholm inspiré de Brentano que cite André, Robert Nozick, Moore, etc.) sont partis de cette définition de base en la peaufinant, inversant l'ordre des propositions ou en ajoutant des complémentaires, mais c'est un peu la "note en bas de page" que citait Whitehead. Finalement ils se divisent en différentes tendances (internalisme, externalisme, cohérentisme, fonctionnalisme, etc.) selon le principal point d'achoppement qui est la question de la justification. Au départ leurs divergences sont faciles à comprendre mais les méandres de leurs développements dépassent le béotien que je suis. Mais au moins les choses sont claires. 

     

    * Voir notamment "Philosophie de la connaissance" textes réunis par J. Dutant et P. Engel, Vrin édit., 2005, dont je tire les bribes d'information qui suivent. 

     

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