• Comment devenir plus humains ?

    Souvent, à l'occasion de débats menés dans le cadre de notre Quentin-Débat, a émergé la question suivante : mais où se trouve l'humain dans tout cela ? Nous proposons d’y réfléchir ensemble.
    Le fil directeur choisi part d’un constat fait par un prix Nobel de médecine, qui propose une analyse originale du Mal qui est dans l’homme ("péché originel génétique") et des moyens à sa portée pour le surmonter.

        Marie-Odile Delcourt                                                                                  Pierre Marsal
     

     

    Hominisation et humanisation

    Constat de Christian de Duve, prix Nobel de médecine
    Dans son livre "Génétique du péché originel, le poids du passé sur l’avenir de la vie" (Odile Jacob 2010), Christian de Duve présente un bref récapitulatif de l’histoire de la vie et de celle de l’homme en introduisant des données scientifiques récentes à chaque étape.
    Dans le mécanisme de l’évolution il voit une faille intrinsèque : « En privilégiant le bénéfice immédiat, au détriment, parfois, de l’avantage à long terme, la sélection naturelle se trouve à la source de cette extraordinaire réussite [de notre espèce], mais aussi des périls qui en découlent.
    La science moderne a établi l’invraisemblance du récit biblique des origines du genre humain ; elle n’a pas pour autant invalidé l’intuition qui l’a inspirée. L’humanité est, de fait, entachée d’un défaut intrinsèque, d’un « péché originel génétique », qui risque d’entraîner sa perte.
    Nous devrons trouver dans les ressources de notre esprit une sagesse qui n’est pas inscrite dans nos gènes ».


    Quelle est cette faille ?
    p.163. « La sélection naturelle, ce moteur éminemment puissant de l’évolution, a privilégié dans nos gènes des traits qui étaient immédiatement favorables à la survie et à la prolifération de nos ancêtres, en leur temps et lieu, sans égard pour les conséquences ultérieures.  C’est là une propriété intrinsèque de la sélection naturelle. Elle ne voit que l’immédiat. […]
    Les traits retenus par la sélection naturelle se sont révélés extraordinairement féconds. […] Mais ils incluaient aussi l’égoïsme, la cupidité, la ruse, l’agressivité et toute autre propriété susceptible de rapporter un bénéfice personnel immédiat, indépendamment de tout coût ultérieur pour soi-même ou pour les autres […], des traits favorisant la cohésion à l’intérieur des groupes et l’hostilité entre groupes différents. […] Par contre, la sélection naturelle n’a que peu favorisé des qualités dont les avantages ne devaient se manifester qu’à long terme, telles que la prévoyance, la prudence, le sens de la responsabilité et la sagesse […] nécessaires pour sacrifier des avantages immédiats aux exigences de l’avenir. »
    p.167. « La notion proposée […] confère à l’humanité elle-même le pouvoir et la responsabilité d’effacer la tache originelle ou, du moins, d’en contrecarrer les effets. En effet nous sommes les seuls de tous les êtres vivants sur Terre à ne pas être entièrement esclaves de la sélection naturelle. Grâce à notre cerveau supérieur, nous avons le pouvoir de regarder l’avenir et de raisonner, de décider et d’agir à la lumière de nos prédictions et expectatives, même contre notre intérêt immédiat, s’il le faut, et au bénéfice d’un bien ultérieur. Nous possédons la faculté unique de pouvoir agir contre la sélection naturelle. Le problème est que nous devons, pour ce faire, nous opposer activement à certains de nos traits génétiques clés, surmonter notre propre nature.»


    Les défis du futur
    Espèce qui a trop bien réussi, l’humanité se trouve aujourd’hui face à une série de défis impressionnants : défi démographique, défi climatique, défi écologique, dont les soubresauts financiers actuels constituent l’illustration de cette faille génétique. Comment tirer du passé « les leçons qui pourraient aider l’humanité à répondre aux menaces mortelles qui pèsent sur son avenir » ?
    Pour l’auteur, la clé se trouve dans le cerveau, dont le câblage détaillé s’ajoute au plan génétique global et constitue un phénomène non génétiquement transmis. Il n’y a donc pas de fatalité, nous avons des moyens d’agir. Ces moyens s’appellent conscience, intelligence, volonté.
    La plasticité du cerveau est immense : nous avons le pouvoir d’y créer les nouvelles connexions qui correspondent à tout ce que la sagesse nous a enseigné depuis que la conscience a émergé : le détachement des richesses et du pouvoir, la considération de l’autre, la solidarité, le pardon, l’humilité, l’amour agape, plus récemment le respect de la nature. C’est ce qui nous rend plus humain, c’est le processus d’humanisation.


    Pistes pour des réponses à ce défi
    L’évolution ne répond pas à un projet, elle se fait au hasard des circonstances.  Or l’évolution humaine est devenue plus lamarckienne (humanisation) que darwinienne (hominisation) : en effet grâce à l’éducation et aux traditions orales et écrites, nous transmettons nos acquis, qui s’accumulent très vite à chaque génération. Tandis que le processus de l’hominisation se poursuit lentement, la civilisation procède à l’humanisation. L’éducation (sous toutes ses formes) est donc la clé des réponses. Et nous avons prise sur la finalité, l’orientation, nous pouvons échapper au hasard aveugle.
    Nous avons besoin d’un projet : celui de vivre en harmonie avec tous les peuples de la Terre, en préservant cette planète Terre qui nous fait vivre. Attention aux grandes utopies qui se sont révélées des pièges. Le projet doit laisser place à la créativité de chacun et de chaque génération.
    Cela suppose des valeurs au premier rang desquelles un sens de la dignité attachée à tout homme et un sens de la solidarité incluant les générations futures. La liberté, l’intelligence et la responsabilité de chacun sont en jeu.
    Les actions individuelles peuvent paraître dérisoires, pourtant les petits ruisseaux font les grandes rivières. La famille est un lieu privilégié de transmission. Et l’action individuelle fait boule de neige dans la société. Toute action importante a un départ individuel.
    Bien sûr on doit aussi chercher du côté d’actions collectives de plus ou moins grande envergure : les associations sont un très bon relais, pourquoi pas aussi les syndicats, les partis politiques, les gouvernements, et bien sûr les religions… « Ce n’est ni l’égoïsme ni la poursuite aveugle des intérêts qui pourront sauver le monde, mais la logique de la fraternité et de l’entraide, du plaisir de donner plus que de prendre »  

                                                                                                                            Marie Odile Delcourt

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    Comment devenir plus humains ?

     

    Depuis une cinquantaine d'années au moins des voix s'élèvent, des plumes s'agitent, pour nous annoncer la mutation que nous sommes en train de vivre et que d'aucuns qualifient de Crise. Il fallait être sourd ou aveugle pour ne le découvrir qu'aujourd'hui, au moment il est vrai où ce phénomène semble s'accélérer, générant de multiples crises sectorielles ou locales (la "crise" de la dette est d'actualité). Les explications en sont diverses, les remèdes proposés ne le sont pas moins. Mais la plupart nous interrogent sur la place et le rôle de l'être humain dans ce processus. A partir d'une des dernières contributions à ce dossier, celle d'un prix Nobel de médecine, il nous a semblé opportun de porter cette question au sein de notre Café Débats. Demandons-nous d'abord pourquoi elle est posée, avant de tenter d'imaginer comment essayer d'y répondre.

    À la recherche du fil d'Ariane perdu


    Prisonnier du "labyrinthe du continu" (Leibniz), l'être humain a besoin de repères pour s'y orienter. C'est pour lui un besoin vital de connaître les bornes de son environnement et les limites des actions qu'il peut entreprendre sans se mettre en péril, lui et son entourage. La perte, totale ou partielle, de cette connaissance est caractéristique des périodes de crise de l'humanité. Or, il devient évident à chacun que nous vivons une telle période : cette crise est une crise globale et pas seulement réduite à ses épiphénomènes que l'on met volontiers en avant (crise de la dette, crise des banlieues, crise de la modernité, etc.). Ce n'est pas le lieu ici d'en analyser la genèse, les mécanismes ou les conséquences : on s'interroge seulement sur la nature des réponses qu'on essaie de lui donner et sur les attentes que l'on espère.
    Ces attentes sont consécutives à la perte de repères qui caractérise la société post-moderne du monde occidental et à la tentation relativiste (tout se vaut) qui en découle. Nous nous démarquons en effet des générations précédentes par un certain nombre de caractéristiques : notamment par le primat de l'individu, le refus de tout argument d'autorité que nous n'ayons pu soumettre à notre propre jugement... Nous ne sommes plus unis dans le respect d'un grand mythe fondateur, ni par les commandements d'une divinité, nous imposant notre place et notre fonction dans la collectivité des humains. De surcroît, davantage soumis aux affres de la complexité de ce monde, dans le domaine de l'agir nous sommes revenus des modèles déterministes (positivisme, marxisme, structuralisme) qui nous fournissaient une conscience apparemment claire de notre devenir. Enfin, les développements de la technoscience confèrent à l'humanité en général et à chaque humain en particulier des pouvoirs démiurgiques pouvant générer de fatales conséquences (l'exemple, réel ou supposé, du réchauffement climatique en est une illustration).
    Quelles réponses apporter ? Deux voies seulement montrent actuellement leur consistance en tant que projets cohérents et complets : l'intégrisme (religieux notamment) et l'idéologie de l'économie de marché. Le premier est évidemment inacceptable pour nous. Force est de constater que la seule doctrine qui perdure et qui se généralise est l'idéologie de l'économie de marché (plus ou moins matinée d'exigences de développement durable) et le système de valeurs qu'elle engendre : enrichissement, croissance économique, mondialisation marchande, compétition. Finalement, le seul moteur de l'individu, sa seule raison d'être serait de participer à la création et au partage de la richesse économique. Beaucoup s'en satisfont, mais ce n'est pas le cas de ceux qui sont exclus de la création et du partage. Ce n'est pas le cas non plus d'un nombre croissant de personnes qui ne sauraient admettre que l'ensemble de l'activité humaine se trouve réduite à la seule sphère de l'économique. De toute façon, quand bien même on souscrirait sans réserve à cette idéologie, elle ne peut pas régir toutes les relations entre les humains.
    Ainsi s'explique la tentation de nombreux intellectuels d'apporter des solutions aux défis rencontrés par l'humanité : insatisfaits à juste titre de l'état de la société et des perspectives inquiétantes qu'elle ouvre, ils puisent dans leur fonds de connaissance pour y trouver des pistes à proposer. Certaines sont naïves, irréalistes voire ridicules ou dangereuses, mais presque toujours respectables dans la mesure où l'intention qui anime leurs auteurs est sincère. Très schématiquement cela revient à poser les questions : faut-il adapter la société à l'homme ? l'homme à la société ? ou bien les deux ? et par quels voies et moyens ? Et, enfin, "comment devenir plus humains ?"

    À nous tous de nous interroger


    De tout temps, surtout dans les périodes troublées, des penseurs – écrivains, philosophes – se sont interrogés sur le fonctionnement optimal des sociétés et sur les rapports entre les êtres humains et la société. Platon (La République) fut l'un des premiers, mais il y en eut bien d'autres  : Aristote (la Politique), Thomas d'Aquin, Hobbes (Le Léviathan), Rousseau, etc. Depuis une cinquantaine d'années, les donneurs d'alarme se sont multipliés, chacun développant sa propre problématique et proposant ses propres remèdes. Citons en vrac quelques noms et leurs thèmes de prédilection : Jean Baudrillard (la société de consommation), Cornélius Castoriadis (l'organisation sociale et administrative), Guy Debord (la société du spectacle), René Dumont (le développement inégal), René Girard (la violence mimétique), Herbert Marcuse (l'aliénation de l'homme), Alain Touraine (la critique de la modernité), sans compter les mises en garde du Club de Rome (l'épuisement des ressources naturelles) et, bien sûr, les critiques de plus en plus nombreuses, précises et pertinentes à l'encontre du libéralisme économique.
    Ce qui frappe aujourd'hui, c'est la propension des scientifiques et, singulièrement des biologistes et assimilés, connus ou moins connus (1) , à apporter leur contribution à cette réflexion. Parmi les plus connus, Henri Atlan, Jean-Pierre Changeux, Pierre-Paul Grassé, François Jacob, Axel Kahn, etc. se sont fait entendre peu ou prou sur ces questions de société. Plus significatif, plus ambitieux et plus porteur d'espoir ou de craintes (c'est selon), sont les mouvements post-humaniste ou transhumaniste qui fondent leurs espoirs dans une modification profonde de l'homme (une amélioration) grâce aux apports conjugués de la génétique, des neurobiosciences et de la technologie.
    Le récent livre de Christian de Duve, prix Nobel de médecine 1974, ("Génétique du péché originel"), quel que soit le jugement qu'on puisse lui porter, présente ceci d'intéressant qu'il passe en revue plusieurs options qui participent des principales pistes qui s'offrent à l'humanité : la résignation ("ne rien faire"), l'"amélioration" de l'homme ("améliorer nos gènes", "recabler le cerveau") ou l'action au niveau des structures sociales, superstructures ("faire appel à la religion") ou infrastructures ("protéger l'environnement"). Ce simple énoncé témoigne de l'intérêt d'une approche scientifique de cette question. Il en montre aussi les considérables dangers, notamment le risque de vouloir créer "le meilleur des mondes" dénoncé il y a quatre-vingt ans par Aldous Huxley, un monde d'individus biologiquement programmés vivant et œuvrant dans un État Mondial rationnellement organisé. Sans verser dans la fiction, on sait que le grand scientifique Francis Galton, cousin de Darwin, fut le promoteur de l'eugénisme. Enfin n'est-il pas étonnant de constater que des scientifiques de renom, le biologiste de Duve ou le physicien Jacques Blamont, agnostiques ou même athées, en viennent l'un et l'autre à demander avec force l'intervention des structures religieuses ! Au regard de ce qui se profile dans certains pays musulmans arabophones ou non, n'est-ce pas la porte ouverte à de nouvelles formes de totalitarisme ?

        S'il est vrai que la réponse à la question posée (Comment devenir plus humains ?) passe par un nécessaire approfondissement scientifique, elle semble trop importante pour en laisser le monopole aux seuls scientifiques. Il nous parait indispensable de la poser à tous les individus qui détiennent eux-aussi leur part de connaissance et d'expérience.

                                                                                                                   Pierre Marsal (13/01/2012)

     

    (1) L'auteur de ces lignes a aussi, à son modeste niveau, proposé une certain nombre de pistes dont l'une fut abordée à un précédent "Café Débats" (en avril 2009 : voir http://quentin-philo.eklablog.com/la-valeur-du-vivant-a47606385 )

    « Religions : pourquoi cette obsession du sexe ?Après Fukushima, faut-il sortir du nucléaire ? »

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  • Commentaires

    1
    soulat daniel
    Mardi 17 Juillet 2012 à 09:21

    Pour répondre à la question posée « comment devenir plus humain ? », pour ma part, je pense qu’il y a à expliquer que nous sommes tous interdépendants, mais que la compétitivité (vitesse, coût, qualité) et l’esprit de domination poussent les individus à la concurrence et à l’isolement, à ne pas aller vers autrui.

     

    L’altérité est un ingrédient essentiel pour le processus d’humanisation, il doit être au centre des démarches de progrès pour établir l’humanisation.

     

    Aller vers l’autre, c’est chercher à communiquer (mettre en commun pour se comprendre), or tout converge, via les médias, la publicité, les nouvelles technologies de l’information, le pouvoir censitaire, à ne plus avoir cette véritable communication en face à face, ni au travail, ni dans la famille, ni dans la société.

     

    Transmettre c’est l’ouverture vers les autres, de la bienveillance, envie de faire progresser, cela nécessite du temps, de l’écoute, de la communication, le temps est un bien précieux, il est bien souvent consommé par des activités chronophages, autres que celles concernant la relation avec autrui.

     

    Mentionnons les propos de Gaston Marcotte, président fondateur de « mouvement humanisation » professeur associé à la faculté des sciences de l’éducation université Laval Québec, propos contenus dans ses réflexions « les fondements de la dignité humaine », propos parmi lesquels il décrit les valeurs respectueuses dont la culture, l’éducation, l’éthique.

     

    Pour faire court, je reprendrai sa définition de l’éthique :

     

                L’éthique est une science et un art qui visent à transmettre aux membres de chaque nouvelle

    génération, des valeurs, des principes et des normes fondés sur une conception naturelle de

    l’être humain et ses exigences de bon développement et de fonctionnement dans leurs

    rapports avec le réel, l’environnement, lui-même, autrui, la société et l’humanité.

     

                                                               Afin

     

    Qu’ils deviennent toujours plus conscients, rationnels, volontaires, autonomes, créatifs et

    moraux (responsables) dans la satisfaction des besoins, des désirs et aspirations dont

    dépendent leur bonheur individuel et collectif ainsi que la survie de leur espèce.

     

    L’éthique est le moyen par excellence pour apprendre à connaître et à respecter sa dignité et celle d’autrui et réussir le passage de l’hominisation à l’humanisation.

     

    Remarque personnelle : nous sommes donc tous acteurs de l’humanisation par l’éthique en étant à la fois donneur et receveur dans toute relation avec autrui en commençant dans la famille, à l’école, au travail, dans la société.

     

    C’est un travail sur le comportement des individus qu’il y a à entreprendre, par la transmission et l’éducation des valeurs morales, avec en plus celles du goût de l’effort et de partage.

     

    Je terminerai par la citation de Edgar Morin « les humains doivent se reconnaître dans leur humanité commune, en même temps que reconnaître leur diversité tant individuelle que culturelle ».

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