• Machisme, féminisme, laquelle de ces deux idéologies aurait engendré l'autre?

    MACHISME, FEMINISME, LAQUELLE DE CES DEUX IDEOLOGIES AURAIT ENGENDRE L’AUTRE ?

    Deux mondes ont coexisté dans l’Histoire de l’Humanité : celui des hommes, absorbant toutes les lumières du pouvoir, de la gloire et de la reconnaissance, et celui des femmes, délaissé dans la nuit de l’indifférence et du mépris. Certains hommes prennent aujourd’hui conscience de l’absurdité de ce déséquilibre, et il faudra bien que l’on puisse compter sur la bonne volonté de tous (hommes et femmes) si nous voulons qu’émerge une société plus intelligente et plus juste. C’est Cicéron qui reconnaît… du bout de la plume, que la femme est plus apte que l’homme à organiser un monde moins violent (1).

    Selon la définition du Robert 2012 : « le machisme est une idéologie suivant laquelle l’homme domine socialement la femme et a droit à des privilèges de maître. » « Le féminisme est l’attitude de ceux qui souhaitent que les droits des femmes soient les mêmes que ceux des hommes. » On le voit cette définition-même traduit bien les faits :  l’égalité des droits n’est encore aujourd’hui qu’un souhait !

    L’organisation de nos sociétés a-t-elle toujours été fondée sur le principe de la phallocratie ?

    Sans une analyse de l’Histoire et des mouvements qui ont scandé celle de l’Humanité nous ne pouvons comprendre l’origine de l’injustice faite aux femmes et, de ce fait, infléchir le futur vers une société plus équilibrée afin qu’il ne soit plus question de deux mondes mais d’un seul où chaque individu occuperait la place qui lui revient.

    Le paléolithique (3 à 400 000 avant notre ère). Ces temps les plus anciens de l’Humanité ne pouvaient être que matriarcaux : en effet, et cela est admis aujourd’hui dans la discipline archéologique, les préhistoriques ignoraient le rôle du père dans la procréation ; la parenté exclusivement reconnue était celle de la mère. La femme occupait alors une place importante et avait un rôle prépondérant dans l’organisation des sociétés. On peut affirmer que la répartition des pouvoirs entre hommes et femmes était plus équilibrée dans ces sociétés primitives que de nos jours.

    Le néolithique (10 000 ans avant notre ère). L’Homme passe du statut de prédateur à celui de producteur ; il se sédentarise, s’organise en cités. On ne chasse plus les animaux, on les parque dans des enclos où les mâles sont séparés des femelles et là… stupéfaction : plus une seule naissance ! On ne tarde pas à comprendre le rôle du mâle dans la procréation et c’est tout farauds que les hommes en déduisent que, sans eux, les femmes ne sont RIEN ! A partir de là, la condition de ces dernières change du tout au tout :  les thuriféraires qui encensaient leur mystérieuse fécondité les font dégringoler de leur piédestal, elles sont dépouillées de tous leurs droits, deviennent domestiques, esclaves ou monnaie d’échange. Le rapport de l’homme à la femme n’est plus mystique mais économique ; tel une maladie chronique qui dure sans que l’on entrevoie un début de guérison, le machisme s’est installé pour de longs siècles et la femme sombre dans le continent noir de l’humanité : désormais, le monde sera dominé par les hommes et l’Histoire ne sera plus éclairée que par les hommes.

    LA MALEDICTION DE LA FEMME

    Si, quelle que soit la religion, la mère reste vénérée, la « femme », elle, devient la pécheresse à la sexualité redoutable. Troublés par la véhémence de leur désir, les hommes pointent sur les femmes un doigt accusateur : ce sont elles, créatures maléfiques, qui sont responsables de ces pulsions qui les malmènent et qu’elles provoquent par leur pouvoir de séduction (2).

    Comble de malheur ! « La femme est un homme inversé, une erreur de la nature » : c’est Claude Galien (129-216) qui diffuse cette idée farfelue. La femme sera donc perçue comme une créature monstrueuse. Le jeune et fougueux Saint Augustin, s’étant une nuit laissé emporter plus que de coutume à des ébats amoureux, qu’au matin il juge avilissants, fouette avec rage sa jeune femme (que pourtant il adore), puis il s’auto-flagelle violemment (il est vrai que Sainte Monique, sa dévote mère, était une personne très perturbée et probablement très perturbante !) (3). La femme est impure (4). Alors on l’écarte du monde des hommes, on la cloître, on lui couvre la tête d’un voile. Il est bien acquis dans les esprits que si la femme enfante dans la douleur c’est qu’il lui faut expier sa faute. Qu’une vache meure, une grange brûle d’une façon inexplicable et c’est une fille-mère, une veuve isolée, que l’on accuse d’avoir pactisé avec le diable ; elle risque alors de brûler sur un bûcher devant un public vociférant et vengeur. Une enfant violée doit garder le silence, si elle se plaint aux autorités on l’enferme dans un couvent pour le restant de ses jours (5). Les veuves sont rejetées, méprisées. La femme n’a aucune place dans le monde de la politique, des arts, la femme qui lit, dit-on, est dangereuse et si elle écrit, ses œuvres ne sont publiées que sous un nom d’emprunt... masculin bien sûr ! Aux femmes reviennent les tâches les moins nobles. Notons cette belle avancée en leur faveur, sans doute plus importante que l’invention de la machine à laver le linge ou la péridurale : il s’agit du moulin à vent, inventé par les Perses et découvert en Palestine lors des croisades. En France, à partir du XIVème siècle, la construction des moulins à travers toutes les campagnes va considérablement améliorer leur quotidien en leur épargnant la rude corvée qui leur revenait, tout naturellement, celle de la mouture du grain à l’aide d’une machine faite de deux énormes meules de granit, très difficile à manœuvrer (6). Certaines, d’épuisement, se jetaient en hurlant leur désespoir au fond d’un puits (on les appelait les folles du village et on y voyait la main du diable).  En Afrique ce sont les femmes qui pilent le manioc ou le mil, au soleil, avec un bébé attaché par un pagne dans le dos. Qu’un garçon s’y essaie et il devient la risée du village.

    … ET PENDANT CE TEMPS-LA, LES HOMMES :

    Formatés dès leur naissance par la certitude de leur supériorité en tant que mâles, leur premier devoir est… de ne pas être une femme ! Nous ne parlerons pas de ceux qui, à trop s’exercer à la « mâletitude » sombrent dans la misogynie et n’ont plus que répulsion pour la femme. La « mâletitude », pour reprendre l’expression, n’est point chose naturelle et l’exhortation : « Sois un homme mon fils » implique que cela ne va pas de soi ; elle oblige le petit garçon, l’adolescent, l’adulte, à sans cesse lutter contre sa part de féminité (7) ; il doit paraître grand et fort (dur !), cacher ses émotions, endosser des responsabilités, partir à la guerre, se conduire en héros…

    La guerre ! Ne nous trompons pas, c’est pour les y préparer que les puissants ont de tout temps manipulé les garçons, flattant leur virilité, afin qu’ils soient prêts à servir aux combats ; sept décennies de paix sur notre sol nous le feraient presque oublier. Pourtant à peu près toutes les générations ont connu une guerre et ils devaient partir, jeunes ou moins jeunes hommes, refoulant leurs peurs et leurs angoisses, acceptant de laisser leur vie sur les champs de bataille. Ceux qui revenaient, s’ils n’avaient pas la gueule cassée, avaient le cœur et l’esprit brisés d’avoir vu leurs compagnons périr. Cela se passait dans la boue des tranchées où des soldats que l’on avait enivrés mouraient en appelant leur mère. Cela se passait sur les dunes du Nord en 40, lorsque les obus allemands faisaient jaillir des geysers de sable qui, en retombant, ensevelissaient les hommes vivants (ils étaient deux milles, qui ne revinrent jamais de leur weekend à Zuydcoote). Cela se passait durant toutes les guerres qui laissaient de lourdes séquelles sur des générations, il ne restait plus que  les tambours pour battre tristement le souvenir des disparus.

    Pourquoi, lors des commémorations, ne voit-on que des hommes au pied des monuments dédiés aux soldats morts pour la patrie ?  Il est vrai qu’on dit toujours que la guerre est une histoire d’hommes… Mais les hommes ne sont-ils pas eux aussi sous influence et les plus faibles également victimes des puissants ? Les femmes n’ont-elles pas admis la soi-disant supériorité des hommes et n’auraient-elles pas été, par l’éducation qu’elles ont donnée à leurs garçons, un des vecteurs du machisme ?

    Attention ! il ne s’agirait pas que les femmes soient une fois de plus rendues coupables de leur condition. Seulement LE PASSE NE PASSE PAS, il charrie ses tabous, ses règles, ses préjugés, ses faux-principes dans lesquels s’embourbent les comportements moraux de chacun. LE PASSE EST L’ADN DE NOTRE PRESENT. Malgré le très courageux combat des féministes il semble que pour certains il soit toujours aussi difficile d’admettre que chaque individu a le droit d’avoir des droits, d’être reconnu comme un être significatif, que sa voix puisse porter… S’il y a eu des avancées, ce ne fut que très récemment et certainement pas pour toutes les femmes, d’ici et d’ailleurs, et ces progrès ne représentent qu’un point-virgule dans le récit qui raconte 400 000 ans de notre histoire. Le monde en effet ne ressemble pas encore à un grand bal où l’on avancerait les uns vers les autres pour évoluer en harmonie. Alors les femmes retiennent leur souffle, attendant que les hommes réinventent leur virilité pour qu’ensemble on puisse écrire la suite de l’Histoire d’un monde plus juste… ou juste un peu moins bancal !

     

    Charlotte Morizur le 6 mai 2017

     

     

     

    1         Victor Hugo disait : « Sans les femmes nous, les hommes, serions gros, sales et nous passerions notre temps à nous battre. »

    2         Emile Cioran dans « SYLLOGISMES DE L’AMERTUME » prétend qu’un moine et un boucher se bagarrent à l’intérieur de chaque désir. Cela me paraît obscur mais sans doute sait-il de quoi il parle !

    3          « LES CONFESSIONS » de Saint Augustin ne sont pas un traité d’érotisme aussi n’en apprendrons-nous pas davantage.

    4         Voir les origines de la Chandeleur.

    5         « LE VIOL » par Georges Vigarello.

    6          Régine Pernoud, historienne médiéviste, dans son ouvrage « EN FINIR AVEC LE MOYEN-AGE. »

    7         Elisabeth Badinter : « XY » ou « DE L’IDENTITE MASCULINE », publié en 1992.  

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

    « C.R. du 22 Avril 2017. Peut-on travailler moins et vivre mieux?Face à l'ambivalent pouvoir conféré par la connaissance, aurons-nous la sagesse d'en disposer pour le meilleur? »

  • Commentaires

    1
    Pierre M.
    Jeudi 11 Mai à 00:02

    Très beau texte mais un peu pessimiste.

    Sur la question de la condition féminine il y a certes beaucoup d'insatisfactions, ne serait-ce que pour ce qui concerne, chez nous, l'égalité des responsabilités ou des rémunérations entre hommes et femmes. Il n'y a pourtant pas lieu de désespérer lorsqu'on voit d'où l'on vient et l'évolution qui s'est faite en moins d'une génération. Les moins jeunes d'entre nous ont connu un temps où les femmes, surtout à la campagne, toujours vêtues de sombre pour raison de deuil d'un parent plus ou moins proche, ne pouvaient sortir que la tête couverte, d'un fichu en campagne, d'un bibi en ville (aujourd'hui ce serait plutôt le contraire, certains voudraient leur interdire le port de foulard). Elles étaient vouées à ne s'occuper que des enfants et du ménage. Cette tradition est plus que séculaire dans nos civilisations issues de l'héritage grec et judaïque. Ainsi Hésiode, au huitième siècle avant notre ère donnait-il ce conseil aux jeunes paysans : " Il te faut avant tout une maison, une femme, un bœuf de charrue ; une femme achetée, non une épouse, qui puisse suivre les bœufs" ou portait ce jugement : " Se fier à la femme, c'est se fier aux voleurs". ("Les travaux et les jours", trad. Henri Patin, 1892). Les maux de l'humanité viendraient de la femme, la Pandora (la première femme "ornée de tous les dons") toujours d'après Hésiode, l'Eve des Ecritures des trois monothéismes. Le symbole chrétien de cette discrimination, haineuse à la limite, c'est le très misogyne Tertullien (dans les années 150). On ne peut pas effacer une tradition très ancrée depuis au moins trente siècles en une génération.

     

    Car il y a peu de temps que le cap a commencé à s'inverser. Si l'on exclue la tentative en 1871 de la Commune de Paris de promouvoir une réelle égalité entre hommes et femmes (Louise Michel, Elisabeth Dmitrief) – tentative avortée après la féroce répression de ce mouvement – il faut attendre le lendemain de la dernière guerre mondiale pour connaître en France un début d'évolution (droit de vote acquis en 1944[1]). Depuis lors on assiste à une lente – très lente mais sans doute irréversible – évolution favorable. Cette évolution n'est pas que dans les actes, elle est aussi dans les symboles. Et ce n'est pas le moins important.

     

    Par exemple ce n'est qu'en 2014 avec la loi "pour l'égalité réelle entre les femmes et les hommes" (Loi n° 2014-873 du 4 août 2014) qu'on a fait disparaître du droit français la traditionnelle obligation de jouir d'un bien "en bon père de famille". Elle a été remplacée, selon le contexte, par "raisonnable" ou "raisonnablement".

    Aujourd'hui ce qui portait préjudice aux femmes peut parfois les avantager (systèmes de quotas appliqués de façon automatique).

     

    A vrai dire notre débat est très franco-français. Au mieux il se place dans le contexte d'une civilisation occidentalisée (ou, comme l'analyse Philippe Descola dans un système ontologique particulier). Il en va autrement dans d'autres civilisations, comme la civilisation chinoise (ontologie analogique, conduisant à une conception dualiste de l'univers). La femme n'y est ni supérieure, ni inférieure à l'homme, elle est différente et complémentaire (donc supérieure à certains points de vue, inférieure à d'autres). Il faut également remonter huit siècles avant notre ère pour en trouver la genèse, explicitée dans le fameux Yi jing. Mao, tout communiste qu'il fut, en résumait bien la philosophie en déclarant "Les femmes soutiennent la moitié du ciel". Ou, comme l'écrivait le grand sinologue Maurice Granet ("La pensée chinoise", 1934) : "C’est uniquement en considérant les formes anciennes de l’opposition des sexes qu’on peut arriver à comprendre les notions de Yin et de Yang, leur contenu, leur rôle, leur fortune et leurs noms eux-mêmes… Dans la vieille Chine, les hommes et les femmes s’opposaient à la manière de deux corporations concurrentes…Le sombre appartient aux femmes et la clarté aux hommes."

     

     


    [1] Un siècle après les mormons de l'Utah. En retard par rapport à la plupart des grands pays du monde (même vingt ans après la Turquie).

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