• La technologie va t-elle changer la nature de l'homme ?

    Les journaux, les revues scientifiques, et les journaux télévisés font régulièrement état d'avancées importantes dans le domaine de la « réparation » des hommes, soit par voie biologique, soit par voie électromécanique.

     Sur le plan biologique, les greffes d'organes sont maintenant possibles sur de plus en plus de fonctions : rein, foie, cœur, poumons, visage, peau, mains, etc. Toutefois, le manque de donneurs compatibles en nombre suffisant pousse la recherche en biologie vers d'autres voies à plus long terme, plus prometteuses mais aussi plus radicales : culture de cellules souches pour « faire pousser » des organes à la demande, thérapies géniques, etc. On peut y ajouter l'ensemble des recherches sur le vieillissement des cellules, qui pousse certains chantres du progrès technique vers l'idée que l'immortalité sera bientôt possible. 

     D'autre part, la miniaturisation de l'électronique et des actionneurs électriques et la mise en œuvre de matériaux nouveaux permet déjà de substituer des organes mécaniques à certains organes biologiques : jambes artificielles en composites, cœur électromécanique, mains mécaniques commandées directement par le cerveau, yeux-caméras...Bien que ces organes en soient encore au stade de la recherche amont, on peut prédire sans crainte de se tromper l'arrivée sur le marché dans un avenir proche d'organes artificiels fiables pour remplacer des organes manquants, vieux, usés ou simplement inélégants. Si on y ajoute les promesses des nanotechnologies, on disposera à terme d'une panoplie d'objets artificiels capables de soigner le corps in situ, de remplacer la plupart des fonctions biologiques, ou d'améliorer le fonctionnement des organes qu'on ne pourra remplacer.

     La première question qui vient à la lecture de ce bref descriptif est la suivante : peut-on remplacer tous les organes du corps humain ? Intuitivement, la réponse est oui, à l'exception du cerveau, siège de la personnalité, de la mémoire et de la conscience. Si on veut rester soi, on ne peut changer le cerveau, qui reste donc soumis aux dégradations dues au vieillissement, même si on arrive à les limiter, et surtout à la saturation de la mémoire.

     A ce stade, et en extrapolant, on peut déjà se poser une deuxième question : si tout a été changé en nous, à l'exception du cerveau, peut-on dire que l'on est encore un être humain ? Qu'est-ce qui fait la spécificité d'un être humain ? Qu'est-ce que l'homme ? Cette question se posera avec encore plus d'acuité si on estime que même le cerveau peut être remplacé.

     En effet, sans prendre forcément parti sur cette question, de nombreuses personnes, et non des moindres, ainsi que certaines institutions et entreprises connues, estiment que des recherches relatives à la compréhension puis à la simulation du cerveau se justifient et, pour les plus extrêmes d'entre eux, aboutiront concrètement avant 2050. Des milliards de dollars et d'euros y sont consacrés. On peut citer en particulier :

     -        le projet « Human brain » de la Commission européenne, doté de 1,2 milliards d'euros sur 10 ans, qui a pour objet la simulation du cerveau sur un ordinateur très puissant ;

     -        le recrutement en 2012 par Google de Ray Kurzweil, le « pape du transhumanisme[1] » en tant que directeur de l'ingéniérie, par ailleurs directeur de « l'Université de la Singularité[2] ». Doté également de plusieurs centaines de millions de $, les projets visent à développer les interfaces homme-machine, avec pour objectif futur la possibilité de transférer sur ordinateur le contenu du cerveau, le rendant ainsi plus performant, à la limite immortel ;

     -        la création de l'entreprise de biotechnologies Calico en 2013 par Google, dont l'objet est la lutte contre le vieillissement et les maladies associées avec le slogan : « Tuer la mort » ;

     -        les investissements importants réalisés par tous les grands de l'Internet (Google, mais aussi Facebook, Apple, Amazon, Paypal, ...dans les domaines des nanotechnologies, des  biotechnologies, de l'informatique, des sciences cognitives[3] (les « NBIC »).

     Sans vouloir forcément polémiquer sur la pertinence de projets de cette nature, il est clair que l'ampleur des moyens consacrés à de tels sujets, que beaucoup considèrent comme utopiques, pose question à divers niveaux :

     -        si la vie humaine peut être prolongée bien au-delà des limites actuelles (jusqu'à 140 ou 150 ans, chiffres souvent rencontrés), l'organisation de la société en sera bouleversée. Jusqu'à quel âge travailler ? Que signifiera « prendre sa retraite » ? Que faire de tout ce temps ? Comment envisager la démographie d'une telle société ? Quelle sera la place des enfants ? Comment gérer le mélange intergénérationnel élargi ? Cela sera t-il réservé aux plus riches, ou tout le monde pourra t-il en bénéficier ?

     -        au-delà, comment imaginer une espèce dont les individus ne mourraient plus ? Quelle serait la signification de la vie ? Comment se reproduirait-on (sexuée, clonage,...) ? Y aurait-il renouvellement, renaissance, ou bien sclérose ? Que deviendrait la mémoire individuelle ?

     -        aujourd'hui, sur les plans moral et législatif, faut-il alors interdire la poursuite de ces recherches ? Que disent les comités d'éthique ? Faut-il fixer des limites aux expériences sur l'homme ? Ou alors, a contrario, faudra-il accorder des droits aux robots dotés d'une intelligence artificielle voisine de celle de l'homme ?

     Au plan philosophique il faut aussi se poser des questions, certes d'un autre ordre, mais tout aussi importantes :

     -        la vie prolongée et l'immortalité réduisent l'humanité à son seul fonctionnement biologique, métabolique. Quel en serait le sens ? L'humanité n'est-elle que cela ?

     -        si les hommes décuplent leurs capacités en faisant appel à des modules extérieurs artificiels auxquels ils seraient connectés directement, ou s'ils deviennent des entités virtuelles au sein d'une machine, feraient-ils encore partie du règne du « vivant », feraient-ils encore partie de la nature ? Etre réduit à des impulsions électriques au sein d'un ordinateur, est-ce devenir un être purement virtuel, est-ce vivre dans la réalité, ou dans le factice, dans l'illusion ? Quelles en seraient les conséquences ?

     -        peut-on réellement penser qu'une intelligence artificielle pourrait se comporter comme un être humain ? Pourrait-elle être douée de conscience ?

     -        sur le plan du progrès, est-on en mesure de résister aux avancées technologiques ? Martin Heidegger, dans une conférence en 1954, disait déjà : « « Nous devons cesser de penser la technique moderne comme un outil. L'homme n'est plus en position de maîtrise par rapport aux objets techniques, il en deviendrait bien davantage le jouet, car l'essor de la technique serait devenu un processus autonome.Nous serions devenus esclaves de notre maîtrise. »

     -        il n'est nulle part fait allusion, chez les scientifiques, à l'amélioration morale de l'homme, ni aux types de comportements (« empathie ») des robots envers les hommes et réciproquement. Seuls les psychologues et les sociologues, ainsi que les écrivains et cinéastes, s'en préoccupent, mais malheureusement de manière anecdotique.

     

     Pour illustrer toutes ces problématiques sans doute largement utopiques mais intellectuellement stimulantes, voici quelques citations éclairantes de diverses personnalités luttant activement, soit pour défendre l'humanisme traditionnel, soit pour pousser à l'extrême l'humain vers le transhumanisme.

     Ayn Rand, fondatrice des « Libertariens » : il n'y a qu'un seul droit fondamental, le droit d'un homme à sa propre vie. En vertu de la liberté absolue qu'il a sur lui-même, un individu peut se transformer et même transformer sa propre condition. Il n'est pas tenu de préserver en lui cette « dignité » qui fondait pour les humanistes classiques la liberté, et au nom de laquelle il était possible de limiter les usages de la liberté individuelle.

     Anders Sandberg (Future Humanity Institute – Stanford) : propose le concept de « liberté morphologique ». Nous avons une longue tradition d'intégrer des composants artificiels dans notre aspect : cosmétiques, piercing, tatouages, chirurgie esthétique, etc. Aujourd'hui, nous avons en plus la possibilité technologique de modifier les fonctions corporelles, au-delà de l'apparence. La technologie et la liberté morphologique vont la main dans la main.

     Kevin Kelly (écrivain, spécialiste des nouvelles technologies, directeur du magazine « Wired ») : la singularité technologique est un mythe, une idée fantastique qui agit sur les esprits et mène à beaucoup d'améliorations, mais nous ne serons jamais gouvernés par une intelligence artificielle. « Dans 5000 ans, je pense que les êtres humains existeront encore. Ensuite, je fais l'hypothèse que l'évolution de notre espèce va la séparer en plusieurs branches, sous l'action du « technium ». Pour chaque innovation majeure proposée dans le domaine de la génétique ou des interfaces homme-machine, certaines aires de civilisation refuseront de faire le saut (cf les Amish). Si bien qu'il y aura des humains semblables à ceux que nous connaissons aujourd'hui, mais aussi des humains modifiés génétiquement, des humains augmentés technologiquement, des hybrides, etc. L'humanité ne sera plus une. »

     Dialogue entre Ray Kurzweil, transhumaniste, et « Bill », humaniste :

     Ray : Les humains remplacent déjà des parties de leur corps et de leur cerveau par des dispositifs non biologiques.

     Bill : C'est mieux de ne remplacer que les organes et les systèmes malades ou endommagés. Mais vous remplacez toute notre humanité pour améliorer les capacités de l'être humain, et ça c'est profondément inhumain. Une partie de notre humanité vient de nos limitations.

     Ray : Alors peut-être que notre désaccord vient de la nature de ce qu'est l'être humain. Pour moi, l'essence de l'humain n'est pas dans nos limitations, mais dans notre capacité à les dépasser. La mort, la naissance et la maladie sont naturelles. Il faut s'en débarrasser et ouvrir ainsi, à force de transgressions, une ère nouvelle.

     Skinner : Les automates se comportent comme des hommes : « Ils détectent, identifient, classent les stimulis. Ils stockent et réactivent l'information. Ils apprennent et enseignent. Nous les traitons comme des hommes : nous leur donnons des instructions, leur posons des questions, écoutons leurs réponses. Nous faisons même ce qu'ils nous disent de faire. Puisque nous savons pourquoi ils se comportent comme ils font, que nous faut-il de plus pour savoir ce qu'est l'esprit ? »

     Jean-Michel Besnier (philosophe) : « La machine n'aurait pas conscience de ce qu'elle fait ni n'éprouverait de sentiments : cet argument est bien fragile si on songe aux difficultés dans lesquelles se débattent les philosophes quand ils doivent expliquer pourquoi un homme est par définition conscient et doté d'une sensibilité. L'homme est déterminé par les contraintes biologiques de son espèce et par les aléas de son histoire individuelle. »

     « Eu égard à la science, l'esprit et la conscience ont la faiblesse de ne pas se laisser démontrer. Ils ne peuvent que se montrer à la faveur d'oeuvres ou de décisions inattendues, que ni la machine ni l'animal ne sauraient leur disputer. Le neurobiologiste le plus fanatique ne peut s'aventurer à réduire Proust ou Mozart aux réactions d'une boîte noire ou à l'état de leurs neurones. »

     John Searle (philosophe) : a mis au point l'argument dit de « la chambre chinoise ». Cet argument, non réfuté jusqu'à présent, conduit à démontrer qu'un ordinateur ne peut être intelligent et ne peut avoir un esprit au sens où l'homme en a un. Il peut contribuer à réfléchir à la problématique suivante : si on arrive à modéliser la réalité sans qu'on puisse dire ensuite si on a affaire au modèle ou à la réalité authentique, c'est que le modèle est équivalent à la réalité. Si une machine arrive à se faire passer pour un humain, en quoi diffère t-elle de l'humain ?

     

                                                                                                                Jean-Jacques VOLLMER

     

                                                                                                                17 octobre 2015 

     

     

     

    Bibliographie sommaire : 

     Demain les posthumains                                       Jean-Michel Besnier     « Pluriel » 2012

     Philosophie Magazine n°83 – Octobre 2014 - Dossier « Liberté, inégalité, immortalité »

     La Recherche n° 504 -  Octobre 2015          « Vivre 140 ans : du fantasme à la réalité »

     Human Brain Project        https://www.humanbrainproject.eu/ 

     Projet européen « Feelix » : design robots that can detect and respond to human emotional cues

     Wikipedia : articles « Transhumanisme »  « Posthumanisme » « Feelix » « Human brain »

     L'Express 2 septembre 2015 : « Restons maîtres des robots » Serge Tisseron

     La mort de la mort                                       Laurent Alexandre                J.C.Lattès 2011

     http://www.francetvinfo.fr/france/bientot-des-organes-artificiels-pour-tout-le-corps-humain_544955.html

     http://www.lemonde.fr/festival/article/2014/07/03/organes-artificiels-de-reelles-avancees_4450579_4415198.html 

    Colloque transhumaniste « Transvision 2014 » : http://transvision2014.org/



    [1]             Le transhumanisme est un mouvement qui vise trois objectifs : réduire le vieillissement et aller vers l'immortalité, augmenter les capacités humaines, développer l'intelligence artificielle.

    [2]             La singularité surviendra quand la convergence des technologies NBIC permettra aux machines d'atteindre et de dépasser l'intelligence humaine, et aux hommes de décupler leurs capacités en se connectant à ces machines.

    [3]             Les « sciences cognitives » regroupent la robotique, l'intelligence artificielle, les neurosciences

     

    « L'apparence, facteur déterminant pour réussir sa vie?Compte-rendu de la réunion du 17 octobre 2015 du Café-Débat de Saint Quentin en Yvelines « La technologie va t-elle changer la nature de l'homme ? » »

  • Commentaires

    1
    Daniel
    Mercredi 14 Octobre 2015 à 10:44

     

    Faudrait-il rappeler que « l’homme » est l’ensemble d’un corps et d’un esprit. La technologie à impacté notamment le corps, selon la formule « toujours plus vite, plus fort, plus haut ». Le texte de Jean-Jacques me semble-t-il est essentiellement orienté sur le corps et ses organes.

     

    1/ Jean-Jacques évoque « la réparation », pour moi la réparation est salutaire dans les cas de maladies, d’handicaps liés à la naissance ou en cas d’accidents, dans les cas d’effets esthétiques insupportables, de phénomènes dus à l’usure (ex : arthrose è prothèse). Il y a la question de limite du supportable. Cette description met en évidence du « plus longtemps, du mieux ou moins mal ». Parlera-t-on du dopage qui accroit les facultés physiques ?

     

    2/ Dans la première question posée dans le texte, il y a « si on veut rester soi, on ne peut changer de cerveau ». On peut d’emblée dire que même en gardant le même cerveau, on peut ne pas rester soi ; en guérissant, en supprimant son handicap et c’est favorable de changer d’état physique et psychologique lorsque cela est vital. Mais c’est quoi la limite ? Parlera-t-on de l’usage de la drogue ?

     

    3/ Réponse à la deuxième question « peut-on dire que l’on est encore un être humain ? » : en dehors du fait d’être un robot programmé, qui n’a rien d’un être humain, ce dernier ayant des aptitudes et facultés : sensibilité, sentiments,  altérité, réactivité aux évènements non prévus, décision, anticipation, synthèse, émotions, communication e t c , ensemble lié à l’esprit, par conséquent si la technique n’agit que sur le corps , sans que ce corps soit ‘programmé’ en dehors que par l’esprit, alors l’ensemble corps et esprit composera un être humain, excepté si le corps a été construit par un mécano d’organes d’origine non humaine, quoique les prothèses de genoux, hanches ne soient pas d’origine humaine !

     

    La citation de Ayn Rand présentée par Jean-Jacques pose une question fondamentale au regard de l’homme et de sa propre vie, avec la liberté absolue qu’il a sur lui-même de se transformer lui-même et sa propre condition. De mon point de vue on ne peut isoler l’individu de la société, de ses interactions et environnement. Il y a donc comme évoqué dans le texte « l’organisation de la société en sera bouleversée », ce à quoi je rajouterai l’aspect prise en charge de la ‘maintenance’ des individus hybrides, avec des organes d’origine et organes changés, et l’harmonisation des différences occasionnées entre les ‘réparés’ et les ‘non réparés’. Se pose donc la question de Liberté Responsable.

     

    De plus, une société n’existe que par les interactions notamment l’altérité, la communication, à ce titre les NTIC avec leurs avantages de rapprocher les individus lointains par le mode essentiellement écrit asynchrone, mais en éloignant les individus rapprochés, en réduisant la communication interpersonnelle verbale effectuée en mode synchrone , enrichie de ses différentes manifestations gestuelles en temps réel, ces NTIC déshumanisent donc la société, et posent la question de Martin Heidegger inscrite dans le texte de Jean-Jacques « L’homme n’est plus en position de maîtrise par rapport aux objets techniques ».

     

    Par conséquent au regard de la question posée dans le titre du texte, la réponse est OUI la technique a déjà changé la nature de l’homme et va continuer à le faire, la question est de savoir les limites que la société définit (droit, moralité, éthique) tout en conservant une forme d’humanisation (altérité, communication, sensibilité …).

     

    Pour informations complémentaires, voir le numéro 3464 de Paris Match 8 au 14 Octobre 2015, avec un article « La technologie est la seule chose qui a fondamentalement et massivement amélioré la vie de milliards de gens sur cette planète », avec ses prédictions pour les 10 prochaines années qui apportent une autre vision que celle décrite ci-dessus.

     

      • Jean-Jacques
        Lundi 19 Octobre 2015 à 11:23

        Dire d'emblée que "l'homme est l'ensemble d'un corps et d'un esprit" est déjà discutable, au sens de "prête à discussion". La religion parle du corps et de l'âme, alors que les matérialistes estiment que l'esprit est une simple émanation du corps, ou une émergence issue de la complexité du système neuronal.

        On peut aussi citer Bergson : "Qui dit conscience dit avant tout mémoire". Un cerveau sans mémoire ne peut fonctionner, que ce soit chez les croyants ou chez les matérialistes. Un ordinateur qui oublierait les données d'entrée ne pourrait rien sortir, et la mémoire a besoin d'un support matériel pour fonctionner.

        Pour le reste, cela est évoqué dans le compte-rendu de la réunion, à venir.

      • Pierre M.
        Lundi 19 Octobre 2015 à 23:38

        Jean-Jacques a raison.

         

        Est-il vrai que "L'homme est l'ensemble d'un corps et d'un esprit" ? C'était une définition très moderne en… 1694, quand dans la première édition du dictionnaire de l'Académie française on voyait écrit au mot "vie" que c'était "l'union de l'âme avec le corps" ou, plus précisément, "l'action de l'âme unie avec un corps organisé". Cette vision dualiste est tout à fait dans  la tradition cartésienne. Dans la cinquième édition (1798) c'était, de façon un peu plus subtile, devenu "l'état des êtres animés tant qu'ils ont en eux le principe des sensations et du mouvement". Et puisque Jean-Jacques – je le cite encore – évoque les matérialistes, je mentionnerais le très matérialiste baron d'Holbach qui précisait déjà en 1770 dans son Système de la nature : "Qu'est-ce que la vie, sinon l'assemblage de ces modifications ou mouvements, propre à l'être organisé ?... Puisqu'on a fait de l'âme un être séparé du corps animé, pourquoi n'a-t-on pas fait de la vie un être distingué du corps vivant ?". Propos très prémonitoires puisque Claude Bernard, le père de la biologie moderne, a été très clair sur la nécessité d'abstraire la vie du vivant pour fonder cette science expérimentale. L'actuelle biologie moléculaire, est un parfait exemple de l'aboutissement de cette démarche. Les NBIC constituent, pour certaines d'entre elles, une réaction contre ce dualisme anthropologique et méthodologique.

    2
    Pierre M.
    Samedi 17 Octobre 2015 à 18:07

    Excellente synthèse qui pose également les bonnes questions. Je regrette pourtant de ne pas être en plein accord avec son auteur

    Sans revenir à la sempiternelle interrogation sur la nature de l'homme, évacuons d'abord celle-ci, posée dans le texte "… si tout a été changé en nous, à l'exception du cerveau, peut-on dire que l'on est encore un être humain ? ". Cette question est aussi vieille que l'humanité : qu'y a-t-il de permanent dans l'impermanence ? Ainsi Plutarque raconte-t-il l'histoire du navire qui ramena à Athènes Thésée et les enfants libérés par lui ; navire que les habitants, reconnaissants, avaient entrepris d'entretenir : "… à mesure qu’elles (les pièces de bois) vieillissaient, et ils les remplaçaient par des pièces neuves…". Au bout de plusieurs siècles, les philosophes se disputaient pour savoir si c'était ou pas toujours le même bateau. Notre corps d'adulte ne contient plus une seule des molécules chimiques dont il était constitué à sa naissance. Toutes ses cellules se sont renouvelées (et même ses neurones, contrairement à ce qu'on imaginait il y a pas si longtemps, voir Pierre-Marie Lledo). Alors en quoi une (ou des) prothèse peut-elle nous déposséder de notre humanité ? Ne nous lançons pas dans cette controverse, digne des disputationes  du Moyen-Age entre nominalistes et réalistes : l'âme (ou les âmes pour Aristote) a été inventée pour tenter notamment d'expliquer cette difficulté. Au point que le Poète a pu l'extrapoler aux choses ("Objets inanimés avez-vous donc une âme…").

    La raison de mon désaccord vient de ce que l'impact de la technologie sur l'être humain ne se réduit pas à l'utilisation de prothèses corporelles ou de substituts matériels (physiques, chimiques ou biologiques), au sens où on l'entend classiquement, pour remplacer ou renforcer des organes ou des fonctions. Depuis longtemps elle a cessé d'être seulement un outil. Elle a remodelé l'environnement naturel, social, économique et politique (l'écoumène comme l'on dit) que nous habitons. Elle a tout bouleversé, le temps, l'espace, les frontières entre les êtres et les choses. Je peux discuter en temps réel avec un ami d'un autre continent (il fallait 2 heures pour envoyer un message de Paris à Strasbourg avec le télégraphe Chappe, 4 jours avec la diligence), voir dans l'instant mes enfants distants de plusieurs centaines de kilomètres, écouter de chez moi des concerts enregistrés, visiter ou revisiter des musées, etc. On n'en est pas encore à toucher ou – bien plus complexe – à sentir  à distance, mais c'est techniquement concevable. Ce sera donc réalisé un jour. Mieux : l'essentiel de ma mémoire n'est plus en moi (à titre d'exemple, chacun peut en faire l'expérience, j'ai retrouvé en une fraction de seconde sur la "Toile", la suite du poème d'où est extrait ce ver de Baudelaire "C'est le Diable qui tient les fils qui nous remuent", qui me trottait en vain dans la tête depuis plusieurs jours). Alors à quoi bon remplacer mon cerveau par un ordinateur interne ? Mon argent n'est pas dans ma bouche, comme chez les anciens Grecs, ni dans une bourse à ma ceinture, ni dans une cassette au fond de mon jardin. Il est je ne sais où dans un "cloud" anonyme, sous forme de bits.

    Remodelant profondément nos rapports avec ce qui nous entoure la technologie est ainsi devenue une dimension intérieure de nos personnes. Eclatant notre "moi" dans le temps et dans l'espace, de façon volontaire (réseaux sociaux) ou non (banques de données légales ou illégales), elle rend révolues les frontières physiques de l'individu. Inévitablement ce ne sera pas sans conséquences. Conséquences qui ne sont pas encore vraiment prises en considération dans la gestion des hommes et de la cité. La réponse à la question posée est donc OUI sans équivoque. La transformation est radicale et s'accélère. Il est temps de s'en préoccuper.

    Pour le reste je suis assez d'accord avec le texte de Jean-Jacques. Je n'y ajouterai pas grand-chose. Peut-on alors parler de trans- et de post-humanisme ? Tels qu'ils nous sont présentés ce sont de "sinistres projets" (Bernadette Bensaude-Vincent, 2004). Il y a beaucoup de fantasmes autour des nouvelles technologies. Mais ce n'est pas nouveau (voir les mythes du Golem, du docteur Frankenstein et, premier de tous, le mythe prométhéen). Il est vrai que les moyens considérables consacrés à cette quête, notamment par Google ou par un milliardaire russe (projet Avatar 2045) ne seront pas sans conséquences. Bien malin qui peut les anticiper aujourd'hui.

    Les mises en garde sur les dangers des technosciences ont été nombreuses et souvent pertinentes (Jacques Ellul, 1954 ; Hannah Arendt, 1961 ; Jürgen Habermas, 1968, qui insiste avec raison sur le caractère idéologique de la science et de la technique, etc.). Certains sont franchement technophobes (Paul Virilio). La référence à Heidegger est très pertinente, car la pensée – très complexe – de ce sulfureux philosophe a marqué et marque encore. Mais elle doit être explicitée. En résumé, pour lui, la technique classique, qu'il ne distingue pas du travail de l'artiste, consiste seulement à "dévoiler" ce que la nature généreuse est disposée à nous offrir. La technique moderne, au contraire, est agressive : elle manipule ("arraisonne") la nature exigeant d'elle de l'énergie qui puisse être produite et stockée. Peut-être certains écologistes seraient-ils tentés de le revendiquer, si ce n'était prendre un nazi comme référence.

    Enfin, pour donner une petite note positive à ce débat, je voudrais renvoyer à Gilbert Simondon ("Sur la technique", 1953-1983), que l'on commence enfin à redécouvrir, et à son très riche concept d'individuation. Une seule citation pour ne pas faire trop long : "Après avoir été constitué comme être achevé, l’homme entre à nouveau dans une carrière d’inachèvement, où il recherche une deuxième individuation" (2005).

     

    NB : il est inexact d'affirmer que l'argument de la chambre chinoise – qui date déjà –  n'a pas été réfuté. Même s'il soulevait un vrai problème. Une de ses faiblesses était qu'il supposait qu'on peut connaître la syntaxe d'une langue en ignorant sa sémantique. Des auteurs comme Hubert Dreyfus (et son frère) sont bien plus convaincants et bien moins péremptoires.

    3
    Samedi 31 Octobre 2015 à 15:49

    Dire de quelqu'un qu'il n'a pas d'âme est une insulte raciste, ce que ne peuvent évidemment pas comprendre les matérialistes.

    Mais le définition précise de l'âme est difficile. Pour le moins, ce serait cette chose immatérielle (donc non accessible aux matérialistes) qui nous accompagne. Les Egyptiens la nommaient ka, les Juifs en ont plusieurs définitions, dont "le souffle" (Raaaaa?). Les chrétiens ne la définissent pas, tellement elle est évidente (?); il me semble que pour  les musulmans c'est pareil; Là où le bât blesse pour ce deux religions, c'est que la "vie après la mort" n'est pas une vie de l'âme, mais bel et bien une vie du corps.

    Autre volet de l'âme: le "libre arbitre", cette liberté de choisir que nous avons tous à un certain degré (les esclaves ne l'ont pas, et encore...), et que n'ont pas vraiment les autres animaux.

     

      • Pierre M.
        Dimanche 1er Novembre 2015 à 01:04

        Pas d'âme ? Injure peut-être mais pas nécessairement injure raciste. Il ne faut pas prendre dans leur sens propres les mots utilisés pour proférer des injures. On pourrait citer de nombreuses négations de ce genre, portant notamment sur les attributs sexuels !

         

        Pas de définition précise ? Bien sûr puisqu'il s'agit d'une chose indéfinissable par nature. Pour remonter vers les origines on trouve cette définition dans la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694) "AME s. f. Ce qui est le principe de la vie dans les choses vivantes". Belle tautologie ! Elle montre bien l'embarras des auteurs. L'âme est à l'origine un principe mystérieux qui permet d'animer (âme et animer ont la même racine latine) la matière inerte. C'était – et c'est encore – une inconnue. En algèbre élémentaire on pose x comme inconnue. Ici on pose l'âme. Ou bien le ka, le qi, le prana, etc. Quant à savoir comment résoudre cette équation….

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