• Une opinion doit-elle toujours se fonder sur une connaissance ?

    Une opinion doit-elle toujours se fonder sur une connaissance ?

    Jean-Jacques Vollmer – 23/11/2019

     

    Il arrive souvent que l’on exprime son opinion sur un sujet quelconque, sans vouloir - ou pouvoir - dire  ce qui la justifie. Peut-on alors penser, avec Gaston Bachelard, que "l'opinion pense mal, elle ne pense pas, elle traduit des besoins en connaissances" ?

    Avant d’entamer le débat, il est nécessaire de définir ce qu’est une opinion. Comme nous sommes ici dans un groupe de discussion et pas en train de faire une dissertation sur ce sujet (il y en a plein sur Internet), je me bornerai à dire ce que je pense sur cette question, au risque de me tromper ou d'oublier des pistes de réflexion, que l'assemblée se chargera, j'espère, de mettre en lumière.

    L'opinion individuelle

    Quand un individu donne son opinion, il dit ce qu'il pense à propos d'une question, d'un fait, d'un événement, d'une manière de penser. Cette opinion peut être objective, en se fondant sur des faits incontestables ou une démonstration, c'est à dire sur des connaissances rationnelles. Elle peut aussi, sans être formellement objective, s'appuyer sur des justifications de toute nature qui ne sont pas rationnelles mais qui traduisent un effort, un cheminement de la pensée pour expliquer un tant soit peu ce que l'on pense et pourquoi on le pense.

    Mais dans le langage courant, il me semble que ce mot « opinion » traduit d'abord la subjectivité du locuteur. On a une opinion sur quelque chose quand on l'affirme sans le démontrer ni le justifier. On considère que c'est une donnée de base, une évidence, une croyance qui n'a pas à être expliquée. On peut dire aussi que c'est l'intuition qui justifie ce qu'on pense : on « sent » que c'est vrai, on pense qu'il y a peut-être une justification, mais sans pouvoir l'énoncer ni l'expliquer.

    Tout ceci étant quelque peu théorique, il convient de donner quelques exemples pour illustrer ce qui vient d'être dit. Je souhaiterais cependant que ces exemples ne deviennent pas l'objet principal de notre débat, car on peut en trouver dans tous les domaines d'activité de l'homme :

                        Quand on rencontre quelqu'un pour la première fois, on dit parfois : « Celui-là, je ne le sens pas, il ne me fait pas bonne impression ». Rien ne justifie ce jugement. Quelqu'un de raisonnable et de réfléchi optera pour un jugement neutre : « Je ne sais pas, on verra à l'usage », il affiche son besoin de connaissance pour fonder son opinion objectivement.

                        Quand un créationniste affirme que le monde a été créé en l'an 4004 avant JC, il va plus loin que la simple opinion, il affirme une chose que personne n'est en mesure de prouver, une croyance absolue que nul ne peut réfuter. C'est un choix a priori qui ne souffre pas de discussion ni de remise en cause.

                        Philippe Coiffet, chercheur en robotique et Intelligence artificielle, démontre dans ses ouvrages qu'un robot ne pourra jamais atteindre le degré de conscience de l'homme. Si on suit son raisonnement, on constate qu'il procède à une démonstration rationnelle aboutissant à une connaissance, et non une opinion subjective. Par contre, quand il ajoute « ...et je dis que c'est une grande chance », il donne son point de vue personnel qui n'est en rien justifié.

                        Quand je discute avec mon fils sur des sujets polémiques pour lesquels nous n'avons pas la même opinion, il se trouve parfois à court d'arguments pour défendre son point de vue. Mais comme il ne veut jamais baisser les armes sa conclusion pour mettre fin au débat est la suivante : « De toutes façons, c'est ton opinion contre la mienne, et la mienne est tout aussi valable. »  Toutes les opinions se valent-elles ? C'est le danger du relativisme qui nous guette, dire que tout se vaut revient à nier l'existence de valeurs

    La formation de l'opinion

    Que notre opinion soit une simple conviction ou qu'elle soit argumentée, elle a toujours des causes expliquant sa formation. 

    Lorsqu'une opinion est subjective, elle peut résulter de l'accumulation non formulée ou inconsciente d'influences diverses : éducation par les parents (notamment pour les questions religieuses), conversations avec des proches ou des amis, influence des rumeurs, des médias, valeurs qui sont les nôtres. Elle peut aussi refléter un manque d'esprit critique ou de curiosité. Il faut ici souligner l'influence des leaders d'opinion, ceux qui parlent bien et qui savent convaincre.

    Importance de la dimension temporelle : si on vous demande à brûle-pourpoint ce que vous pensez de quelque chose que vous ne connaissez pas, vous n'avez pas le temps de réfléchir longtemps pour répondre, même si vous avez de la curiosité et un esprit critique. La meilleure solution dans ce cas est de rester neutre « jusqu'à plus ample informé ». Mais on ne peut en permanence rester neutre en attendant des informations, cela risque de vous faire passer pour quelqu'un d'inconsistant, qui ne croit à rien, qui ne se mouille pas. Vous vous sentez souvent tenu d'avoir une opinion, de prendre parti.

    Il est aussi très difficile, après s'être exprimé à chaud, de revenir en arrière et changer d'opinion, au risque d'apparaître comme versatile, comme une « girouette ». Souvent, on cherchera alors les seuls arguments défendant la prise de position initiale.

    Il faut développer l'esprit critique des enfants, leur apprendre à penser par eux-mêmes.

    L'opinion collective

    Un groupe de gens est autre chose qu'une juxtaposition d'individus. Il apparaît à ce niveau d'autres manières de penser que celles qu'on peut trouver chez les individus, puisqu'un individu n'existe jamais seul, il vit en société.

    L'opinion publique, c'est l'opinion majoritaire d'un groupe sur un sujet quelconque. Certains l'appellent la « pensée unique » : plutôt que se forger sa propre opinion, plutôt que de penser par soi-même, ce qui peut être long et peut-être difficile, la majorité des individus préfèrent se rallier à l'opinion générale : c'est plus rassurant, cela renforce l'impression d'appartenir à un groupe en partageant ce qu'on prend pour des valeurs communes. A cet égard, on peut même dire que l'opinion a tort et qu'elle peut être dangereuse même quand elle est vraie, quand on ne sait pas dire pourquoi elle est vraie.

    A titre d'exemple, je citerai la récente déclaration du ministre de la culture à propos des accusations d'atteintes sexuelles d'un grand cinéaste à l'encontre de jeunes comédiennes, et de la manifestation d'un groupe d'individus voulant pour cette raison interdire immédiatement la projection de son dernier film : « Laissons faire la justice et non le tribunal de l'opinion »

    L'opinion publique se partage en divers groupes, chacun d'entre eux ayant une opinion tranchée et radicale sur tous les sujets qui le caractérisent, de manière souvent binaire. Par exemple :

                        En politique, ce que fait la droite est toujours mauvais pour la gauche, et vice versa. Chaque groupe cherche d'abord à confirmer ses dogmes de base, ce qu'il a envie de croire sans jamais se remettre en question, n'essayant jamais de poser correctement les problèmes pour les résoudre si possible rationnellement. L'important est de gagner, et pour cela la position de chaque membre doit refléter celle du parti auquel il appartient.

                        En économie, tout est fondé sur la « rationalité des agents économiques ». Pourtant, il est bien connu que ce qui différencie un homme d'un robot, c'est que l'homme est le seul à pouvoir agir de manière irrationnelle. L'économie se fonde donc sur des postulats faux et ne peut se prévaloir d'être une science permettant d'accéder à des connaissances vraies : l'économie énonce des opinions contradictoires en les faisant passer pour des vérités démontrées.

    Dans la société existent des groupes d'opinion, des groupes de pression : lobbies, médias, presse d'opinion. Aucun de ces groupes ne procède par des approches rationnelles. Au contraire, quand il s'agit de convaincre, tous les moyens sont bons, y compris le mensonge.

    On forge l'opinion publique en s'appuyant sur les moyens de communication au service de finalités majoritairement marchandes. L'opinion publique devient un rouage actif pour réaliser les objectifs des oligopoles qui la pilotent à leur profit.

    On pourra analyser le rôle de l'opinion publique sur certains sujets qui exacerbent les passions : les OGM, les centrales nucléaires, le Brexit, la valeur de la démocratie représentative, le changement climatique, le complotisme, la nocivité des vaccins, etc... Sans oublier le racisme.

    Conclusion

    La connaissance cherche la vérité, l'opinion croit qu'elle la possède déjà.

    L'opinion veut convaincre, la connaissance démontre.

    L'opinion est un obstacle à la connaissance et ne peut se fonder sur elle

    Pour lire le compte-rendu du débat.

    « C.R. du 9 Nov. 2019 Quelle éthique pour le XXIème siècle ?Avoir du sens ? faire du sens ? »

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