• Quelle est la place de l'homme dans l'univers ?

    Lorsque j’ai proposé ce sujet, il y a déjà quelque temps, j’avais une idée précise en tête : celle de démystifier l’idée trop souvent répandue que l’homme est au centre de tout, au-dessus de tout ce qui existe, supérieur par sa conscience et son intelligence à tout autre être vivant. Essayer, en quelque sorte, de nous rendre plus modestes, en regardant la réalité de plus loin pour rétablir une certaine objectivité. L’ennui, que certains d’ailleurs m’ont signalé en me souhaitant « bon courage », c’est qu’en approfondissant un tant soit peu la réflexion, on tombe immédiatement sur une foule de questions liées qui pourraient facilement faire chacune l’objet d’un débat spécifique : par exemple, nous avons déjà traité il y a trois ans un thème qui se rattache à celui-ci : « La vie a-t-elle un sens ? ».

    Je vais donc me focaliser sur quelques points précis, en laissant ensuite à chacun la possibilité de dériver où bon lui semble dans cet univers presque infini…

     

    Précisons déjà le sens des termes, comme à l’accoutumée :

     

    Qu’est ce que l’univers ?

     

    L’univers physique, c’est l’espace, le temps et la matière. Je ne connais pas d’univers extérieur à l’homme qui ne soit pas physique.

     

    Concernant l’espace, celui de la science, c’est aussi bien le macrocosme que le microcosme

    Le macrocosme, par ordre de grandeur croissant, c’est : le paysage qui nous entoure, le pays où l’on vit, le continent, la Terre, le système solaire, la galaxie qui nous héberge, les amas de galaxies, les amas d’amas, et enfin l’univers observable s’étendant sur 13.7 milliards d’années-lumière : une immensité qui nous dépasse et que nous ne pouvons, en fait concevoir.

    Le microcosme, c’est ce qui nous compose : cellules, molécules, atomes, particules élémentaires, et ainsi presque jusqu’à l’infini, jusqu’au « mur de Planck » autour de 10-33 cm, un univers de l’infiniment petit que nous ne pouvons pas plus imaginer de manière réaliste que l’infiniment grand.

     

    Concernant le temps, la question est de même nature en terme d’immensité : depuis le « temps de Planck » à 10-43 s, jusqu’aux 13.7 milliards d’années écoulées depuis le Big Bang, la durée est inconcevable de manière sensible. Il s’y adjoint un problème supplémentaire concernant la nature du temps, que nul ne sait vraiment définir.

     

    Enfin la matière est aussi une énigme : celle que l’on connaît, dont on est fait, est surtout faite de vide, et ne représente que 4% de la masse de l’univers. La matière noire (25%) existe mais nous est invisible, et l’énergie noire (70%) est un mystère. Malgré cela, pour la seule matière ordinaire, ce sont plusieurs milliards d’étoiles dans cette galaxie, et plus de 500 milliards de milliards d’étoiles dans l’univers visible…

    Ajoutons aussi qu’il faut faire la différence entre matière inerte et matière vivante, et que cette question n’est pas triviale.

     

    Qu’est ce que l’homme ?

     

    L’être humain est un être fait de matière vivante. C’est un mammifère, de l’espèce homo sapiens sapiens. C’est donc d’abord un animal, bipède, dont l’élément majeur de différenciation se situe dans son intelligence et la conscience de ses actes. La question reste ouverte de savoir si ces caractéristiques sont purement matérielles ou non, mais il est certain qu’elles lui confèrent un avantage majeur sur toutes les autres espèces.

    L’homme est soumis à l’évolution. Comme tous les êtres vivants, il a évolué et continue de le faire. La question qui se pose alors est de pouvoir dire à partir de quel moment de cette évolution on est en droit de parler d’être humain dans l’émergence progressive de cette intelligence rationnelle et de cette conscience réflexive : l’australopithèque d’il y a 2 millions d’années était-il un homme ? Nos descendants dans 2 millions d’années seront-ils encore des hommes au sens actuel ?

    Notre définition de l’homme est donc clairement située dans un espace temporel restreint de quelques milliers d’années, dont les limites sont mal définies, coïncidant en fait avec la naissance de la civilisation aux temps préhistoriques, et se prolongeant, si cela se peut, pendant un laps de temps équivalent.

     

    La place de l’homme dans l’univers

     

    Le point de vue religieux

     

    A l’origine, la question était purement religieuse : les dieux, puis le Dieu unique passaient des accords avec les hommes, qui avaient donc des liens privilégiés avec la transcendance. Les divinités grecques protégeaient les hommes, chacune dans son domaine de compétence ; les hommes tentaient parfois d’égaler les dieux. Puis, Dieu a choisi un « peuple élu », les hommes ont été créés « à l’image de Dieu », ils ont été chargés de bâtir le royaume de Dieu sur Terre : l’homme, dans tous les cas, était en quelque sorte mandaté par Dieu pour accomplir une mission d’ordre moral, et il était le seul à détenir cette position privilégiée parmi les êtres vivants.

    De cette manière, la place de l’homme était parfaitement claire, mais s’insérait dans un univers restreint, géocentrique, « enchanté », qui convenait parfaitement à cette conception.

    Aujourd’hui, si le royaume de Dieu est toujours présent dans l’esprit des croyants, il doit s’insérer dans un contexte différent, plus compliqué : l’homme n’est plus au centre du monde, Dieu ne parle plus directement aux hommes, la croyance doit s’exercer différemment et s’ajouter à la rationalité, mais l’humanité demeure toujours dans une position privilégiée par rapport à la divinité en laquelle on croit.

    Par exemple, le « principe anthropique fort », ou la théorie du « dessein intelligent » essaient de démontrer que la science prouve l’existence de Dieu, soit par le réglage fin des constantes physiques universelles qui seul permet l’existence de notre univers tel qu’il est et par conséquent de nous-mêmes, soit par le Big Bang assimilé à la création, soit par la beauté et la complexité du monde, impossibles sans l’existence d’une volonté transcendante.

     

    Le point de vue matérialiste

     

    Rien dans la science ne s’oppose à ce que l’univers soit « auto-existant ». La science n’a pas besoin de « l’hypothèse Dieu » pour s’exercer.

    La position extrême de ce point de vue est par exemple celle de Jacques Monod : « L’homme a émergé par hasard dans un univers qui lui est complètement indifférent. » et nous devons considérer notre présence au monde comme identique à celle de tout ce qui existe.

    De manière moins radicale, il faut considérer que nous participons simplement à la marche du monde, dont nous ne contrôlons qu’une infime partie : la Terre tourne, l’univers est en expansion, l’homme pense. Nous sommes des éléments de ce monde, plus perfectionnés peut-être, mais certainement plus fragiles.

    D’autre part, le Big Bang n’est pas « l’instant zéro » de la création, qui serait une singularité incompatible avec les lois de la physique.

     

    Le point de vue philosophique et écologique

     

    J’appelle ainsi ce qui pourrait être l’examen le plus objectif possible de la situation de l’homme dans l’univers.

     

    Certes, l’univers macroscopique est là et nous écrase en soulignant notre petitesse dans l’ordre cosmique des choses. Mais cela change t-il quelque chose ? Les étoiles nous sont de toute façon à jamais inaccessibles, même les plus proches. Et qu’aurions-nous à y faire ? Coloniser ? Nous répandre dans la galaxie et les milliards de milliards d’autres galaxies ? Dans quel but ?

    Nous pouvons à ce sujet nous poser la question : sommes nous seuls dans l’univers, ou bien y a-t-il des milliers de civilisations comme la nôtre dans ces milliards de galaxies ? Si nous sommes seuls, nous pouvons nous sentir écrasés par cette solitude, mais cela pourrait aussi être un indice confortant l’idée que nous détenons une position privilégiée par rapport à une divinité supposée.  Le paradoxe de Fermi stipule d’ailleurs que si des extra-terrestres existaient, nous en aurions déjà eu connaissance.

     

    Par conséquent, si nous ne pouvons pas sortir de notre système solaire, l’univers de l’homme, c’est la Terre, parce que nous pouvons y vivre, avec éventuellement quelques autres planètes dans un futur lointain.  Et la Terre, c’est notre milieu naturel, celui avec lequel nous sommes en interaction depuis toujours. Elle nous a été donnée, elle nous est accessible directement. C’est là que nous avons notre place, pas ailleurs. L’évolution nous a faits tels que nous sommes aujourd’hui, et influencera ce que nous serons demain. En retour l’homme, par son intelligence, a le pouvoir de plus en plus grand, de modifier la nature, et doit le faire avec circonspection. Il est à l’évidence plus facile de ne pas se multiplier inconsidérément, de respecter le vivant et notre environnement, que d’envoyer des milliers de fusées vers Alpha du Centaure quand la Terre ne sera plus habitable.

     

    Philosophiquement, la position de l’homme par rapport à la nature doit changer. Il n’est plus possible de se considérer comme extérieur au monde et de vouloir agir sur lui à notre gré. Le monde n’est pas l’objet, et nous le sujet. Nous faisons partie de la nature, et ce que nous modifions en elle nous modifiera également. L’évolution est en marche, tout bouge, seule la transformation est permanente.

    D’autre part, cette interaction entre l’homme et la Terre introduit, par rapport au seul aspect physique des choses, une nouvelle dimension à l’univers, celui de la subjectivité, de la spiritualité qui émerge de la réalité dont nous faisons partie : l’univers ne se réduit pas à ce qui est observable.

     

    Et si l’on cherche une finalité à la place de l’homme dans son monde, une voie possible, pourrait être celle de Teilhard de Chardin : le « point Oméga » sera le pôle de convergence de l’évolution, où la conscience épurée de l’humanité se fondra dans l’éternel. Et cela passera par la constitution de la « Noosphère », sorte de cocon de pensée entourant la Terre, dans lequel l’individuel cèdera peu à peu la place au collectif. Ici, John Callicott, théoricien contemporain de l’écologie, rejoint Teilhard quand il dit : « Peut-être que notre place dans le cosmos est de créer une conscience à l’échelle planétaire. »[1]

     

     


    [1] « Ethique de la Terre » (2010)

    « Y a-t-il ou non un Quels sont les enjeux du développement des pays pauvres, pour eux, pour nous ? »

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