• Qu'est-ce que la conscience morale ?

       Pour comprendre la morale, c'est de l'action qu'il faut partir et des problèmes qu'elle soulève au regard des valeurs humaines et spirituelles. L'humain est un être pensant et un être agissant, et à ce titre, il ne devrait pas se désintéresser de la qualité de son action, car il a le privilège de pouvoir la penser (son utilité, son efficacité, ses conséquences, sa portée morale...). Or nous agissons trop souvent d'une façon instinctive, automatique ou impulsive... sans grande conscience. Dans ce cas toute une partie de notre activité est soustraite à la réflexion volontaire. Nous n'en sommes pas moins capables d'agir d'une façon volontaire, libre et réfléchie et c'est là, la part la plus riche, la plus humaine de notre activité.

       Mais comment choisir cette action ? Sur quels critères ? Toute la morale transparaît dans ces questions. Le problème moral n'est autre que le problème du choix de l'action et de sa valeur éthique, car l'action nous contraint sans cesse à prendre position entre le permis et le défendu, le bien et le mal. « Nous sommes condamnés à la liberté de choisir » a dit J. P. SARTRE. En effet, tout engagement met en cause un ensemble de valeurs, une philosophie de la vie. Autant agir en connaissance de cause, en effectuant des choix lucides, en assumant les responsabilités et les risques de ces choix, mais pour cela, il faut être conscient et volontaire. La véritable action humaine implique la prise de conscience de ses propres buts, d'introduire une réflexion sur l'aspect moral de l'action, de surveiller sa réalisation. Car l'être humain a la possibilité de viser la fin sensée la mieux adaptée au but à atteindre et de choisir, entre les actes possibles, celui qui est le plus adéquat.

    NOTA : il existe une différence notable entre exécuter mécaniquement une règle de morale et l'appliquer sciemment, ce qui implique de la vivre, c'est-à-dire de l'ajuster au ressenti de la situation particulière.

       On ne peut comprendre la dernière phrase du nota, que si l'on se rend compte que la conscience morale est en corrélation avec la nature spirituelle de l'être humain, et qu'elle a pour condition le Cogito de DESCARTES : le «  je pense, donc je suis  », l'acte par lequel l'être humain se pose et se reconnaît comme sujet pensant. La conscience morale renvoie à l'activité du "Je pense" par laquelle l'être humain organise sa vie de sa propre initiative.

       Ce qui précède montre que cette conscience tire profit des fonctions mentales de la conscience psychologique (intelligence, action, affectivité). En effet ces fonctions intéressent la vie morale puisqu'il faudra :

    - l'intelligence pour discerner le bien du mal, éclairer le choix et juger avec équité,

    - l'action pour agir avec dynamisme et volonté afin d'accomplir un devoir ou une obligation,

    - l'affectivité pour être mû par un attachement aux valeurs morales et par le goût de l'idéal.

       En fait la tâche primordiale de cette conscience est d'orienter et de contrôler la vie psychique, affective et intellectuelle en y incluant l'aspect moral, de juger la valeur des intentions et des actions. D'ailleurs LE SENNE a insisté sur la spécificité de cette conscience en disant : « La conscience morale n'est pas un état de la conscience, c'est une opération de l'esprit par laquelle la conscience se fait volontaire, responsable, obligée, mérite le bien ». Car la vie psychique pure est amorale, indifférente au bien et au mal si cette conscience n'infléchissait pas les choix effectués pour mener à bien les actions. La conscience psychologique nous révélant seulement que nous existons, ce que nous sommes et ce que nous faisons, la conscience morale nous indiquant ce que nous devrions être et ce que nous devrions faire par rapport à la visée de l'idéal.   

       Les considérations précédentes permettent de mieux déterminer la nature de cette conscience morale. Dans sa définition plusieurs plans apparaissent :

    • • Au regard du bien, elle représente le sens de l'idéal et des valeurs susceptible de justifier une vie digne.
    • • Au regard de la règle, elle exprime le sens du devoir, de l'obligation et de la responsabilité.
    • • Au regard du jugement de valeur, c'est le pouvoir d'apprécier la conduite selon le critère du permis et du  défendu, entérinée par l'affectivité (satisfaction de faire bien et de faire le bien ou regrets, remords).
    • • Plus profondément, la conscience morale est le sens du dépassement de soi. En effet l'individu vit imparfaitement sa nature propre, or elle lui donne la possibilité de se transcender, d'aller au delà des possibilités apparentes de celle-ci par un effort conscient, volontaire et continu.
    • • La conscience morale permet de percevoir l'écart qui existe entre ce qui est et ce qui devrait être, entre le réel et l'idéal, l'existence et la valeur, le fait et la règle morale ou le droit. Elle est le sens de la dignité humaine.

       D'où vient alors cette conscience ? Deux conceptions philosophiques dominantes s'affrontent :

    - l'une expose que la conscience morale a pour origine l'instinct ou l'irrationnel. Cette conception a engendré la doctrine innéiste[1] dans laquelle cette conscience appartient par essence aux attributs fondamentaux de la nature humaine comme le sont l'intelligence, l'intuition ou la conscience... ROUSSEAU définit cette conception comme suit : « Conscience, conscience! Instinct divin, immortelle et céleste voix, guide assuré d'un être ignorant et borné, intelligent et libre, juge infaillible du bien et du mal, qui rend l'homme semblable à Dieu, c'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions, sans toi je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m'égarer d'erreurs en erreurs à l'aide d'un entendement sans règle et d'une raison sans principe ». Cette doctrine refuse de voir dans la conscience morale un produit de facteurs biologiques, historiques ou sociaux, mais elle ne les exclut pas pour autant car elle accepte que la conscience morale soit influencée par l'éducation, l'expérience ou l'actualisation

    - l'autre énonce que la conscience morale a la raison pour origine. Cette conception a engendré la doctrine sociologique dans laquelle cette conscience fait partie des acquis. Cette doctrine consiste à tout expliquer par la société (même le contenu de la nature humaine), à rendre compte des faits sociaux, sans tenir compte de la vie physiologique, affective, psychique... Si, comme le veut DURKHEIM, l'esprit humain est dans son fond une conscience collective du fait que la société, siège de l'idéal et source des valeurs, est surtout une autorité, alors les règles du permis et du défendu, les principes d'approbation et de réprobation ne peuvent venir que d'elle. Ce concept garantit l'objectivité et la transcendance de la conscience morale qui s'intériorise dans le moi comme un écho de quelque chose qui lui est supérieur et extérieur.

    A la conception sociologique peut être rattachée la théorie de FREUD d'après laquelle la conscience morale n'est pas autre chose que l'effet de la censure exercée par les parents sur nos inclinations biologiques. FREUD appelle SURMOI l'ensemble des interdictions, des tabous et des contraintes qu'exprime l'autorité parentale et qui, en se spiritualisant et s'intériorisant, deviendrait la conscience morale proprement dite. Une objection à cette théorie est exprimée par DALBIEZ - philosophe thomiste mêlant la psychanalyse à son système théologico-philosophique - « La théorie du surmoi n'explique que la transmission d'une interdiction, elle n'explique pas cette interdiction même ». D'ailleurs la vraie morale n'est pas une morale de contrainte et de soumission mais une morale de liberté et d'autonomie.

       La morale ne peut se contenter d'un fondement exclusivement social car elle fait appel à des valeurs qui dépassent la société, sur lesquelles celle-ci s'appuie pour être légitime (ex. : la déclaration des droits de l'homme repose sur des droits fondamentaux, communs à toutes les sociétés, pour qu'elle soit acceptée par tous les hommes, son fondement ne peut venir que de la nature humaine). La morale s'extériorise et s'objective dans des prescriptions et des interdictions sociales que nous ne comprendrions pas si nous n'avions pas en nous un pouvoir de juger préexistant du bien et du mal. Pouvoir qui est susceptible d'être éduqué mais non créé. C'est dans la nature humaine et non dans l'individu qu'il faudra trouver les racines de cette conscience.

       Or les fluctuations de la conscience morale sont un fait. Les normes du bien et du mal changent selon les époques, les milieux et les civilisations. Il y a une grande diversité d'opinions touchant le permis et le défendu :  les mœurs, les préjugés, les lois, les croyances : tout semble soumis aux fluctuations de la conscience morale. Pourtant l'exigence morale existe bel et bien et est permanente chez ceux qui sont conscients de la nécessité de cette exigence pour vivre en société. Il suffit d'éliminer les pratiques particulières des principes moraux fondamentaux, pour retrouver les fondements de la conscience morale : l'aspiration au bien, le dépassement de soi, la prise de conscience du décalage de ce qui est et de ce qui devrait être. Autrement dit si l'on prend la conscience morale non pas dans son contenu variable mais dans son essence profonde, on y trouve quelque chose d'immuable et de constant : le sens du devoir et de l'obligation, le sens de la responsabilité et de la dignité, le sens de l'idéal et du bon usage à faire de la liberté, de la justice et de la paix.

       Il y a donc une morale vécue, celle qui se développe en nous lorsqu'un idéal visé par la conscience morale vient pénétrer la vie spirituelle et s'y réaliser; une vie morale à la fois intérieure et extérieure, subjective et objective puisqu'elle intéresse la vie intérieure et le comportement, l'intention et la conduite. C'est à elle que songe PASCAL lorsqu'il dit que « la vraie morale se moque de la morale », car il s'agit d'une morale consciente, naturelle, coulant de source donc sans règles, provenant des profondeurs de l'esprit humain.

     

     

     


    [1] [(philos.). Disposition innée rendue active].

    « Faut-il sortir de l'euro ?Le pouvoir est-il un aphrodisiaque ? »

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  • Commentaires

    1
    soulat
    Mardi 17 Juillet 2012 à 09:21

    pour essayer d'étayer les deux conceptions philosophiques dominantes qui s'affrontent :

    - l'une expose que la conscience morale a pour origine l'instinct ou l'irrationnel 'divin'

    - l'autre énonce que la conscience morale a la raison pour origine.

    on pourrait également aborder la réflexion 'avoir bonne conscience' dans le sens irréprochable, mais intimement lié à la personne qui le pense.

    la conscience professionnelle souci du travail bien fait avec le souci d'autrui dans le présent.

    la conscience collective par exemple liée au développement durable fondée sur la raison, avec le souci d'autrui dans le futur.

    2
    Pierre
    Mardi 17 Juillet 2012 à 09:21

    Le texte de Claude sur un sujet aussi complexe, est d’une grande clarté. Pourtant, il me semble incomplet. En effet il manque une approche scientifique à la question de la conscience morale : elle y est abordée d’un point de vue spiritualiste (voir la référence à la « nature spirituelle de l’être », les mentions faites de René Le Senne ou de Roland Dalbiez), voire psychanalytique. Il n’y a rien de condamnable, mais cela ne simplifie pas la compréhension du sujet : on explique un concept difficile à appréhender (la conscience morale) par un autre encore moins définissable (l’esprit, le surmoi). Une manifestation extrême de cette approche spiritualiste est à trouver dans l'Âtman, la conscience absolue de l'hindouisme ; ou bien encore l'hylozoïsme, doctrine qui considère que tout dans  l'univers est vivant et possède une âme.

    Toute autre est la démarche scientifique qui consiste au contraire à ramener le complexe inconnu à un connu plus élémentaire. C’est le célèbre « rasoir d’Ockham », du nom d’un franciscain du XIVe siècle, qui est en quelque sorte la règle d’or de la démarche scientifique. En langage moderne on peut le formuler ainsi : les hypothèses les plus simples sont les plus plausibles (ou plus sommairement, pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ?). Un des meilleurs exemples est celui de Laplace, une des figures marquantes du déterminisme, à qui Napoléon demandait pourquoi Dieu n'apparaissait pas dans son Traité de Mécanique Céleste et qui répondit "Sire je n'ai pas besoin de cette hypothèse". Hypothèse qui explique peut-être tout, mais qui permet de ne rien prédire.

    D’un point de vue scientifique, je ne ferai qu’évoquer les espoirs qu’on peut mettre dans le développement des neurosciences cognitives qui progressent à pas rapides et qui devraient apporter à plus ou moins brève échéance une véritable révolution copernicienne dans la connaissance du cerveau et de la pensée.

    Une approche plus classique consiste par exemple à s'inspirer de la démarche du naturalisme évolutionniste. Naturalisme, dans la mesure où l'on privilégie l'explication naturelle sur l'interprétation surnaturelle (c'est la démarche adoptée par les sciences de la nature). Évolutionniste, puisqu'on se situe dans le cheminement qui aboutit à l'apparition de l'humanité. Pour synthétiser cette démarche, on peut formuler quatre propositions qui ne devraient pas donner prise à trop de contestation.

    1. Il n'y a pas de conscience dans l'absolu, la conscience est toujours "conscience de quelque chose" (Husserl).

    2. Si l'on entend par conscience la capacité à appréhender les signaux internes ou externes à l'être, à les identifier, à les classer et, éventuellement, à réagir, la conscience est une faculté partagée par tous les êtres vivants. Même les plantes qui, agressées par des parasites, réagissent en secrétant des tanins qui les rendent moins appétentes, et/ou vont, en émettant des phéromones, jusqu'à attirer des prédateurs de leurs prédateurs, ou à prévenir leurs congénères.

    3. Conscience ne signifie pas conscience de soi ("je pense donc je suis"), encore moins conscience morale. Celle-ci serait la capacité de distinguer le bon du mauvais, le bien du mal, quels que puissent en être les différentes  conceptions, très évolutives dans l'espace et dans le temps.

    4. Le moteur de l'action du vivant est l'amour de soi (David Hume, J. J. Rousseau) – à ne pas confondre avec l'amour-propre – qui est un sentiment naturel qui conduit les individus à se préserver, à optimiser leur situation. Dans notre débat de samedi nous avons rencontré d'autres concepts allant plus ou moins dans le même sens : la volonté de puissance (Nietzsche) à laquelle on pourrait joindre la volonté de vivre (Schopenhauer), l'élan vital (Bergson)… C'est une sorte d'instinct de survie, le seul que l'homme partagerait encore avec le monde du vivant.

    Car – et c'est là la thèse centrale du naturalisme évolutionniste – c'est la disparition de ses instincts naturels qui a permis à l'espèce humaine d'acquérir cette conscience morale : pour survivre aux dangers que lui occasionnait sa rupture avec la nature et la perte de ses instincts de survie, il lui a fallu apprendre à distinguer ce qui était bon (pour lui et pour son groupe) de ce qui était mauvais. La distinction du bon et du mauvais, première étape avant la codification du bien et du mal. C'est la sélection qui a ensuite sanctionné,  par élimination ou par conservation, les bonnes et les mauvaises pratiques, non conformes au maintien de la vie.

    Cette approche, assez conséquente si on la rapporte à l'individu, est plutôt conforme à diverses hypothèses sur la construction des sociétés : ainsi Alain dans ses "Propos sur les pouvoirs" explique que la constitution des sociétés humaines proviendrait de la nécessité du sommeil (pour éviter de se faire tuer ou manger, il fallait bien que certains veillent quand d'autres dormaient). Ainsi peuvent aussi s'expliquer coopération, mutualisation, altruisme dans les sociétés animales (même chez certains organismes unicellulaires comme les amibes acrasiales chez qui, dans des conditions de stress alimentaire, certains individus se "sacrifient" pour assurer la survie des autres). En appui expérimental à cette théorie, les automates cellulaires permettent de reconstituer sur ordinateur, à partir de trois ou quatre règles de décision élémentaires, d'étonnantes propriétés émergentes (c.-à-d. non prévues dans les règles initiales) très semblables au comportement des êtres vivants (p. ex. dans les "jeux de la vie").

    Cette théorie, toujours sujette à réfutation comme toutes les théories scientifiques, a ceci d'intéressant qu'elle se nourrit de l'observation de la réalité et non de supputations sur de mystérieuses entités. Il reste qu'elle ne saurait tout expliquer : quels sont les fondements de la liberté et l'amour de soi, caractéristiques du vivant et sans lesquels la vie n'existerait plus sur notre planète ? Rien n'empêche alors, si on le souhaite, d'y voir la main de Dieu ou d'un Esprit.

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