• Peut-on se réaliser à notre époque?

                                               Peut-on se réaliser à notre époque?

             

    Au sens « Deviens ce que tu es, quand tu l’auras appris » (cf le poète Pindare 518/438 avant JC)

     

    Influencé dès notre enfance par ce que les autres pensent et disent de nous, l’image que nous avons de nous-mêmes peut être différente de ce que nous sommes vraiment. Une partie de nous-mêmes nous est cachée : celle de nos talents, de notre potentiel. Être soi-même, c'est alors ne pas se contenter de ce que l’on est, mais au contraire tâcher de le devenir. 

     

    Transcendance ou autoréalisation : La religion peut-elle nous aider à nous réaliser ? Le croyant s’épanouit en se reliant à une transcendance divine, il découvre du même coup l’être humain qu’il souhaite devenir : la religion lui prescrit ses devoirs moraux, cela est différent de s’inventer soi-même en explorant le champ des possibilités. Cette distinction nette, entre ce qui relève de l’épanouissement par la religion et ce qui relève de la réalisation de soi étant soulignée, nous aborderons cette dernière, c’est-à-dire : découvrir son potentiel, le valoriser, l’accomplir en agissant pour progresser et se perfectionner, excluant ainsi au nom de qui.

     

    Selon JP. Sartre dans ‘l’existentialisme est un humanisme’, « la subjectivité est un dépassement. L'homme n'est pas prédéfini. Il se définit par ses actes et ce qu'il fait de sa vie. L’homme n’est rien d’autre que son projet dans lequel il s’engage, il n’existe que dans la mesure où il se réalise, il n’est donc rien d’autre que l’ensemble de ses actes, rien d’autre que sa vie. "L’existence précède l'essence." Cela signifie que l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde et qu’il se définit après. L’autre est indispensable à mon existence, aussi bien d’ailleurs qu’à la connaissance que j’ai de moi, ce qui définit l’intersubjectivité ».

     

    Qu’est-ce que se réaliser ? Ne serait-ce pas s’élever, se surpasser, dominer ses peurs, avoir le courage d’affronter l’inconnu, oser s’engager. Ce processus consiste à développer en soi, ce qui requiert d’être libéré et cultivé, dans un rapport aux autres. 

     

    Rôle éducatif des parents : « Tout parent se voit confier l’éducation et la protection de ses enfants mineurs », « l’autorité parentale est un ensemble de droits et de devoirs ayant pour finalité l’intérêt de l’enfant, elle appartient aux père et mère jusqu’à la majorité ou l’émancipation de l’enfant pour le protéger dans sa sécurité, sa santé et sa moralité, pour assurer son éducation et permettre son développement, dans le respect de sa personne ».

     

    La surprotection : Un évitement de la réalité : Fliqués, surprotégés, les enfants d’aujourd’hui ont à peine le droit d’aller acheter seuls une baguette de pain. Une culture du risque zéro qui les prive de liberté, et les prépare mal aux aléas et aux épreuves de la vie. Pour certaines personnes aimer ses enfants, c’est annihiler tous les risques qu’ils pourraient encourir. Evidemment, elles ne désirent que le bien de leurs petits, mais il y a une grande distinction à faire entre protection et surprotection. La protection d’un enfant devient abusive, quand elle le prive de la possibilité de s’entraîner à devenir autonome et indépendant. 

     

    Caractéristiques d’époques : Les individus sont définis par leur contexte et environnement, mais gardent leur liberté. Avant les Lumières c’est à peine si la notion d’identité avait un sens. Chaque individu occupait une place sociale qui le définissait. C’était la loi du destin, il suffisait de le suivre. Avec les Lumières et la naissance de l’Etat, les artistes et les intellectuels décident d’échapper au destin et d’écrire leur vie. Plus tard la laïcité a ouvert la voie à une société sécularisée dans laquelle il revient à l’individu de gérer sa destinée, au sein d’un Etat de droit.

     

    Aujourd’hui le contexte : 1/ Effondrement des institutions qui définissent les valeurs et les repères de la société 2/ Disparition de la sphère sécuritaire. 3/ Remise en question des croyances sociales. 4/ Pressions sociales de plus en plus pesantes 5/ Le « tout-global » menaçant notre diversité culturelle, par l’uniformisation des modes de vie. 6/ Les gens ne souhaitent plus se conformer et se pensent en tant que personne singulière.

     

    On assiste à une propension du ‘MOI’, nourri par le besoin de consécration et de gloire.

     

    Quant à Martin Heidegger, il évoque la figure de la « dictature du ON », où chacun se défait du poids de sa propre existence, en pensant ce qu’on pense, en faisant ce qu’on fait, bref en se coulant dans la masse anonyme et réconfortante de ce ‘ON’, à la fois tous et personne, chacun se déchargeant de sa propre responsabilité. 

     

    D’où l’ambivalence entre le MOI et la dictature du ON qui décharge de la responsabilité. 

     

    Le long chemin pour devenir adulte, Il y a l’enfance, l’adolescence et la ‘maturescence’, phase de plus en plus longue ‘adulescence’ où l’on va devenir adulte ? 

     

    D’après le texte d’Emmanuel Kant 1784 ‘Qu’est-ce que les Lumières ?’ : « La sortie de l'Homme hors de l’état de sa minorité où il se maintient par sa propre faute par manque de résolution et de courage. Minorité, c'est-à-dire incapacité de se servir de son entendement (pouvoir de penser) sans la direction d'autrui (Etat, Eglise). Aie le courage de te servir de ton propre entendement, ose te servir de ta raison ». Voilà la devise des Lumières.  

     

    Maturité : La personne mûre fait de sa raison le guide de sa compréhension de la vie et des événements. Elle fait un effort pour voir la vérité en face et clairement sans céder aux impressions, humeurs, préjugés, fait des choix raisonnés et réfléchis, libère son esprit critique. Elle est persévérante et tenace dans ses engagements. Sa paix intérieure et sa droiture lui permettent d’avoir de bonnes relations avec les autres, ses actions n’ont pas pour moteur le besoin de prouver quelque chose aux autres. Elle fait preuve d’empathie. Elle ne s’attache pas avec rigidité à ses propres idées ou à ses habitudes, elle détient des facultés d’adaptation, capable de bien répondre à des défis. La maturité s’acquiert de l’enfance jusqu’à chez l’adulte.  

     

    Y a-t-il une crise ? L’idéal de la maturité adulte n’a pas disparu, mais le doute s’installe quant à la capacité de le réaliser. L’entrée dans l’âge adulte est plus tardive, la vie adulte plus incertaine en raison de l’instabilité conjugale et du chômage, tandis que l’ambition de réalisation personnelle est plus forte que jamais. Il en résulte un cocktail détonnant, qui fait que l’inquiétude, sinon la crise, est permanente. Chacun, quel que soit son âge, peut éprouver le sentiment d’être éloigné de la maturité : « Je manque de culture, de caractère, j’ai encore tant de choses à réaliser, etc. » La crise de l’âge adulte ne tient donc pas à sa disparition, mais à la difficulté d’être adulte.

     

    Devenir soi ça se construit : La plupart du temps, c’est le sentiment d’insatisfaction que l’on éprouve, qui déclenche la réalisation de soi-même, une protestation envers soi « je refuse d’être que ce que je suis ». L’identité ça se construit, on se fabrique une idée de soi et c’est un processus nouveau dans l’Histoire. Dire ‘Je’ c’est dire que j’admets des actes comme miens et j’affirme mon identité. Désormais nous sommes condamnés à trouver le sens de notre vie. L’individu accède à la plénitude de son humanité, à partir du moment où cessant de virevolter entre les possibles, il se fixe un objectif, ce qui implique de faire un choix donc avoir du courage. C’est en cet instant décisif que s’amorce une authentique réalisation de soi. Cela souligne le rôle clef du choix dans la construction de la personnalité. Devenir soi exige de la créativité car l'existence est un processus créatif, une découverte permanente de la nouveauté.  

     

    Penser avoir donné le meilleur de soi-même, sachant que l’incertitude et l’inconnu ne doivent pas faire peur, savoir affronter les évènements avec lucidité et courage, même si les aléas de la vie entravent les projets, il faut savoir les affronter. Ne pas arriver à la fin de sa vie et se dire « Si j’avais su », et d’avoir le sentiment de ne pas être celui que l’on aurait voulu être.

     

    Etre amoureux, c’est se découvrir des potentialités inexplorées, c’est d’une certaine façon être porté et transporté vers le meilleur de soi, dans la rencontre avec le merveilleux et l’imprévisible de l’autre. A l’amour on peut rajouter la confiance pour donner le meilleur de soi, à cela l’autorité qui entraine et autorise est nécessaire. Enfin, je m’épanouis aussi quand les autres me veulent du bien, je m’épanouis tout autant quand je leur veux du bien.

     

    Jeunesse et société : Issu d’une enquête internationale réalisée en 2008 par Fondapol (Fondation pour l’innovation Politique), à la question posée aux jeunes 16-29 ans, sur les qualités importantes à développer chez l’enfant ? On peut noter ce paradoxe, en France 55% des jeunes répondent la qualité d’obéissance devant 46% pour l’indépendance. Comparativement l’Allemagne mentionne 38% pour l’obéissance et 64% pour l’indépendance. Fondapol a esquissé quatre impératifs destinés à guider l’action publique en faveur de la jeunesse :

     

                  Autonomie, participation, équilibre, projet commun appuyé par un mythe collectif

     

    Cette enquête a été proposée au Président de la République en 2009.

     

    D’une deuxième enquête réalisée en France par Pfizer publiée en 2014, sur une population de jeunes de 15-18 ans, parmi les sujets qui sont importants pour les adolescents, il en ressort que 59% des jeunes recherchent des sensations fortes, et 35% considèrent qu’il faut prendre des risques pour devenir adultes, 33% aiment le danger. 

     

    Retraite : L’âge de la retraite devient paradoxalement l’âge des possibles : on voyage, on retourne à l’université, on a la possibilité de vivre une deuxième vie. Il n’y a plus les freins d’éducation des enfants, ni de contraintes professionnelles, on a de la disponibilité pour découvrir, approfondir, rencontrer, débattre, progresser, aller vers soi-même et vers les autres. 

     

    Ebauche de conclusion : Personne n’est condamné à mener une vie dictée par les autres ; nul n’est condamné à ne pas être lui-même. L’article 22 de la déclaration des droits de l’homme protège les individus dans ce domaine « tout être humain possède à l’égard de la société des droits qui garantissent dans l’intégrité et la dignité de la personne, son plein développement physique, intellectuel, moral ». Devenir soi c’est tout un programme, et après nous avons à cheminer. Etre soi-même n’est pas inné, n’est pas effectif sans effort, courage, volonté, persévérance. Heureux celui qui se connaissant lui-même, sait qui il doit devenir, pour se réaliser en accord avec son identité. 

     

    Il est permis de devenir soi, si l’objectif de l’éducation démocratique, conformément à la philosophie des Lumières, est l’autonomie et l’émancipation permettant de se libérer des déterminismes et sortir de sa minorité. Or la surprotection inhibe les peurs sans les supprimer, elle ne permet pas d’oser ni de réaliser son potentiel, et les jeunes considèrent qu’il faut prendre des risques pour devenir adultes. Une certitude alors, l’autonomie comme l’amour ne se transmet pas, mais elle s‘apprend. Il est nécessaire de bien distinguer transmission et apprentissage.

     

    Enfin, la liberté de choisir sa vie et de la construire sur des valeurs qui nous sont propres, constitue un progrès considérable, un droit que l’on se doit de conserver pour trouver son identité, la réaliser, grandir en humanité sans oublier ses devoirs.

     

                                                        Daniel Soulat, le 3 Décembre 2016

     

     Pour lire le compte-rendu de la séance correspondante, cliquer ici

     

    Post scriptum : Selon Michel Lacroix 2009 « La société de demain sera façonnée par l’idée de réalisation de soi ». Selon JC Kaufmann 2004 «  Pour le meilleur et pour le pire, nous sommes désormais entrés dans l’âge des identités ».

     

    Questions : Dans la société actuelle qui tend à uniformiser les individus, ne serait-il pas plus facile d’être comme tout le monde, ne plus penser par soi-même, ne pas sortir de sa minorité ?

     

    Devenir soi-même, affirmer son identité, c’est chercher la lumière qui est en nous et dans le monde, on peut donc se poser la question : Comment l’Homme s’éclaire-t-il ?

     

    Pour ceux qui n’arrivent pas à savoir qui ils sont, que deviennent-ils ?

     

    Qu’est-ce qui permet que mes aspirations, tendances, capacités me conduiront vers le bien ?

     

    Comment des individus qui ne pensent qu’à leur autoréalisation peuvent-ils continuer à vivre ensemble ?

     

    N’y a-t-il pas le risque d’être déçu par rapport à une certaine idée que l’on se faisait de soi, ou pour certains, le risque de vouloir devenir quelqu’un d’autre qu’eux mêmes ‘inauthenticité’.

     

    Bibliographie

    JP. Sartre : L’existentialisme est un humanisme

    Abraham. Maslow : Devenir le meilleur de soi-même

    Emmanuel Kant : Réflexions sur l’éducation, Qu’est-ce que les Lumières ?

    Michel Lacroix : Se réaliser. Petite philosophie de l’épanouissement personnel

    Jacques Attali : Etre soi, prenez le pouvoir sur votre vie ;

    Jacques Attali / Emmanuel Macron : Inventer demain

    Martin Heidegger L’être et le temps

    Henri Bergson : L’Energie spirituelle (la création de soi par soi)

    Matthew B.Crawford : Contact (pourquoi nous avons perdu le monde)

    Frédéric Lenoir : La puissance de la joie

    Abdenour Bidar : Quelles valeurs partager et transmettre aujourd’hui ?

    Jacques Salomé : Le courage d’être soi ;

    Jean Claude Guillebaud : Je n’ai plus peur

    Bernard Ollivier : Marche et invente ta vie

    Bob Aubrey : L’Entreprise de soi

    Jean Claude Kaufman : L’invention de soi, une théorie de l’identité

    La vie n°3704 du 25/08/2016, La vie n°3715 du 10/11/2016

    Le Monde des 26/05/2013,13/05/2016

    Sciences humaines n°211 janvier 2010 : Il est permis de devenir soi-même

    L’Express 28/01/2014 : Comment puis-je devenir ce que je suis ?, 23/02/2004 : Devenir soi, ça se construit

    Madame Le Figaro novembre 2014 : L’école de la vie entretien Edgar Morin Xavier Niel

    Education.gouv : De la maternelle au bac

    Fondapol Enquête internationale janvier 2008, Pfizer Enquête publiée en juin 2014

     

     

    « L'école de la deuxième chance (Conférence)LA SAGESSE EST-ELLE INNEE, SINON COMMENT LA CULTIVER ? »

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :