• Peut-on être heureux au travail?

                  Peut-on être heureux au travail ?

    Le travail est généralement associé à l’idée de contrainte et de pénibilité. L’étymologie la plus communément admise, bien que discutée, c’est que le mot « travail » viendrait du latin trepalium qui désigne un instrument de torture. Labor signifie «peine ». Le « travail » lors d’un accouchement se fait dans la douleur. Et pour parfaire sa réputation, l’aristocratie le tenait en plus grand mépris. Il était réservé aux gueux, aux domestiques et aux esclaves. Aujourd’hui, nous délocalisons les tâches les plus ingrates dans des pays tiers.

    Avec un tel préambule, comment défendre l’idée que l’on peut être heureux au travail ?

    En effet, et c’est très certainement vrai pour le plus grand nombre, le travail reste associé à la une pénible nécessité. Le travail posté sur chaine en usine ou les métiers d’égoutiers et d’éboueurs ne suscitent guère de vocation. Les tâches ingrates sont acceptées faute de mieux. La société s’en défausse sur de nouveaux venus qui eux n’ont absolument pas le choix. La pause vacances sitôt terminée que déjà l’on anticipe la prochaine.

    Assurément, le travail ne fait pas que des heureux. Mais cela signifie-t-il pour autant qu’il ne puisse pas en faire ? Évidemment sous certaines conditions. Ce n’est pas la dangerosité de la mission, la pénibilité, le stress intense, qui rebute et interdit  d’être néanmoins heureux au travail. Maints métiers réputés périlleux, contraignants et difficiles trouvent néanmoins des volontaires. Les métiers du feu, du sauvetage suscitent pourtant des vocations, malgré les risques. Mais ils sont extrêmement valorisants. À l’inverse, l’employé confiné à des tâches absurdes, ou le cadre placardisé n’ayant strictement rien à faire de ses journées, éprouve une intense détresse psychologique. 

    Être heureux au travail, un privilège ?

    Être heureux ou travail ou pas dépend aussi des attentes, des ambitions, de la personnalité, de la sociabilité de chacun. En usine, certains acceptent volontiers un travail répétitif à condition qu’il devienne si automatique qu’il libère la pensée et qu’il permette l’échange entre collègues. L’enrichissement des tâches n’a pas forcément été bien vécu par les OS, car il capte à 100 % l’attention de l’opérateur. Mais la qualité des relations de travail (hiérarchie, management, collègues) reste déterminante. En « installation d’usine » (implantation de lignes de production) la consigne dans les années 70 était d’isoler le plus possible les postes de travail les uns des autres dans la hantise de troubles sociaux. Trente ans plus tard, la consigne dans une usine suédoise en France était inverse : favoriser la convivialité entre opérateurs. Mais souvent, c’est la nature du travail lui-même et l’ambiance de l’atelier ou du bureau informatisé qui limitent les échanges entre collègues.

      Facteurs favorables au bonheur au travail. 

    Être heureux au travail dépend d’un ensemble de facteurs et de la personnalité de chacun. Les postes requérant autonomie et initiative combleront les esprits indépendants, autonomes et  mettront mal à l'aise tous ceux qui se rassurent d’être étroitement encadrés. Prenons le risque de répertorier et surtout de classer ces facteurs. Cela suscitera sans doute désaccord et discussion, mais c’est la vocation du CD.  

    -         La reconnaissance, qu’elle soit individuelle ou collective pour un travail en équipe.

    -         Les relations au travail, la convivialité entre collègues.

    -         Le prestige du métier et son utilité sociale

    -         L’autonomie, l’indépendance, l’initiative et en prime la créativité

    -         La diversité

    -         Le pouvoir

    Le maître mot du bonheur au travail, c’est la reconnaissance.

    Un moindre salaire, un avancement en retard par rapport à un collègue, sont souvent vécus comme un défaut d’estime, une injustice, facteur de frustration et de conflictualité. C’est pourquoi les administrations pratiquent l’avancement à l’ancienneté et par concours internes. Mais l’égalitarisme absolu n’incite pas à l’engagement personnel, à la créativité et finalement est contre-productif. Des exemples ? Inutile, chacun les connaît. Être reconnu par sa hiérarchie, ses collègues, pour ses qualités professionnelles et humaines, c’est ce que d’aucuns attendent pour exprimer tous leurs talents. Accorder sa confiance, faire confiance décuple l’engagement et la créativité.                                    

    Les relations de travail, la convivialité entre collègues.

    Reconnaissons-le, pour une grande majorité, les tâches à accomplir ne sont souvent pas très exaltantes. C’est pourquoi les relations au sein de l’entreprise entre ses collègues et sa hiérarchie sont souvent déterminantes pour le bien-être au travail. Un certain nombre d’entreprises organisent des activités extra-professionnelles pour renforcer la cohésion du personnel.

    Le prestige du métier et son utilité sociale.

    Être avocat commis d’office crevant de faim restera dans notre pays toujours plus prestigieux que d’être un excellent professionnel tourneur-fraiseur gagnant très honorablement sa vie. Le travail manuel fortement dévalorisé en France est à l’origine de bien de nos déconvenues, en  premier lieu du chômage et du déficit commercial. La réussite économique de nos partenaires européens tient aussi de la valorisation des compétences des gens de métier. 

    L’autonomie, l’indépendance, l’initiative et en prime la créativité

    Avoir le sentiment de réaliser une œuvre, de laisser libre cours à sa créativité en toute indépendance, c’est ce que tentent de fortes individualités parfois au prix de l’abandon d’une situation enviable pour créer un artisanat, une entreprise, une association philanthropique ou encore exercer un métier d’art. Bien que la réalité économique puisse durement rappeler à la raison, la réussite même modeste est un bonheur immense et parfois même une consécration. Se réaliser dans une vocation n’a pas de prix

    La diversité                  

    Soyons réalistes, pour une grande majorité, les tâches à exécuter sont répétitives et sans aucun intérêt. Et il n’y a pas qu’en usine : de l’hôtesse d’accueil qui répète inlassablement toute la journée la même formule à l’employé de bureau qui traite toujours les mêmes dossiers. Certains y trouvent leur compte, mais ce n’est certainement pas très épanouissant. Mais le changement est parfois très mal vécu, comme la peur de ne pas être à la hauteur. Le confort de la routine a son revers : l’ennui.  

     Le pouvoir.

    Serait-on tenté de mettre le Pouvoir en tête de liste des critères du bonheur au travail dans l’illusion que le détenir affranchit de toute dépendance dès lors que l’on est parvenu au sommet de la hiérarchie. Mais on dépend toujours de quelqu’un, fût-ce des actionnaires, mais surtout des clients qui n’ont aucun compte à vous rendre, ni même à vous devoir une indemnité quand ils vous refusent une commande ou un marché. Et toujours le risque pour votre position que des envieux exploitent la moindre de vos faiblesses. Certes, le prestige et les avantages de la fonction sont d’agréables compensations. Le pouvoir dans un grand groupe ou une administration est moins risqué que de diriger une PME. 180 artisans et petits chefs d’entreprise se donnent la mort chaque année. Un drame muet et ignoré dont personne ne parle.

    En conclusion

    Le bonheur et le bien-être au travail dépendent certes de la tâche à accomplir, de la fonction à exercer, des responsabilités à assumer, de l’environnement de travail, mais il dépend aussi pour une large part de l’adéquation entre un profil, une personnalité et la fonction, le poste à occuper. Sans omettre la qualité des relations interpersonnelles ainsi que bien d’autres facteurs comme la pénibilité, l’environnement, la pérennité de votre emploi, le stress.

    Comme les enjeux socio-économiques sont importants, des enquêtes sont régulièrement menées. Selon le Cabinet DELOITTE la reconnaissance du travail est considérée comme le principal levier d’influence sur la qualité de vie au travail (76%) et notamment le respect, l’écoute et l’équité. Pour EDENRED-IPSOS le manque de reconnaissance est bien le premier facteur de démotivation.

                                            André Hans. Le 15 Octobre 2016

     

    « Les « Valeurs occidentales » : quelles sont-elles ? et mode d’emploi.C.R. du 8 Oct. 2016 sur les "Valeurs Occidentales" »

  • Commentaires

    1
    daniel
    Jeudi 13 Octobre 2016 à 12:37

    Très bon texte d’André dans lequel on ressent du vécu.

    Mon analyse et commentaire : Après la période tragique de suicides répétitifs dans le monde du travail, plusieurs chercheurs et organismes se sont penchés sur le sujet, ils évoquent le bien être au travail par opposition au mal être. Dès 2010, un indicateur IBET (Indicateur de Bien Etre au Travail) a été conçu, d’ailleurs, rappelons que l’ergonomie est la discipline qui s’intéresse aux activités de travail, elle vise :

    -          La compréhension des interactions entre les humains et les autres composantes d’un système de travail.

    -          L’optimisation de la performance globale des systèmes de travail et du bien-être des personnes.

    A noter que les études menées avec l’indicateur IBET, montrent que le secteur tertiaire est le plus névralgique.

    Pour ma part, j’évoquerai donc des remarques sur le bien être au travail, celui-ci ne serait-il pas :

     On connaît son métier, on aime le faire, on sait ce que l’on attend de nous, on a confiance en soi et envers les autres, on est connu et reconnu, il y a un collectif de travail, on met en œuvre ses compétences, on a la satisfaction du travail bien fait, on a de l’autonomie, il y a peu de conflit, il y a des arbitrages et des décisions, on a une maîtrise sur la gestion des activités dans le temps et de leurs priorités, il y a adéquation entre charge et potentiel, on a la capacité d’agir et de faire face aux évènements, il y a une culture d’entreprise et une éthique.

     Un collectif de travail, c’est un ensemble d’individus dotés d’un état d’esprit de cohésion, il est caractérisé par l’échange, l’apprentissage, l’entraide, le soutien, la solidarité, la considération, la reconnaissance des collègues et de la hiérarchie, en dehors de la synergie il apporte donc un soutien social, il favorise la capitalisation d’expériences et des connaissances.

    Le collectif protège l’individu

    Le collectif de travail est l’instance qui permet de faire face à ces difficultés. La transmission de ficelles, de tours de main, de façon de se situer par rapport aux objets, aux outils, à la hiérarchie et aux collègues réduit tâtonnements et conflits. Elle permet l’intégration des nouveaux. Elle procure le sentiment d’une orientation commune et constitue le ciment de la solidarité. Le collectif est donc lié à l’existence des règles partagées, qui orientent les arbitrages face aux dilemmes de l’activité, qui protègent contre l’échec et permettent de na pas porter seul le poids du travail. Le sentiment de communauté ainsi créé constitue une défense très efficace vis-à-vis des attaques extérieures. Le fait que l’orientation de l’individu soit légitimée par le collectif protège sa santé mentale : ce qui est mis en cause, ce n’est pas lui personnellement, c’est une position commune. Le collectif défend donc la santé de ses membres dans la mesure où il pousse à ce que le débat social ne porte pas directement sur des questions de personnalités mais sur des questions qui dépassent le niveau individuel, sur des questions d’organisation du travail.

    Les différentes distances (physique, communicationnelle, professionnelle, organisationnelle) combinées, vont à l’encontre des différents apports de la co-présence et de la construction de collectifs de travail. Elles génèrent par la même occasion, de l’isolement.

    On ne peut parler de travail sans évoquer le professionnalisme, Le Boterf le définit comme la conjugaison de quatre éléments qui touchent la personne, le métier et le rapport à l'environnement :                  

    -          C'est l'équilibre personnel humain et la contribution à la dynamique collective

    sociale, permettant des interrelations et une communication de qualité ;                                                                                                                          

    -          C'est la maîtrise du métier, au point d'en être une référence sur la totalité ou l'une

          ou l'autre partie, liée à la qualité de service élaborée avec et pour le client sur la

          durée ;                                                                                                                         

    -          C'est la capacité d'apprendre, d'innover, de créer et capitaliser du savoir, de le 

          transmettre en interne et dans les réseaux ;       

    -          C’est savoir s’engager, prendre des initiatives, faire des propositions, s’impliquer  

    entreprendre.

    Le management assure son rôle : " Prendre en charge  un groupe de travail, en lui donnant les moyens collectifs et individuels de progresser vers un meilleur équilibre efficacité  / confort, au service de la politique de l'entreprise concurrentielle ou de l'organisation de service public. ".

    Sans oublier d’avoir un rôle de pédagogue, ni de négliger la conversion du savoir tacite en savoir explicite, pour laquelle les cadres moyens jouent un rôle clef. Ce sont eux qui synthétisent le savoir tacite des travailleurs de la base et des cadres anciens, le rendent explicite et l'incorporent dans les techniques et les produits nouveaux. Enfin créer et animer un collectif de travail.

    Le professeur Karasek a mené des études sur les risques psycho-sociologiques au travail, il a déterminé une matrice de mesure du stress professionnel, avec en croisement de chacune des lignes et colonnes : une demande psychologique forte ou faible, une latitude décisionnelle forte ou faible, donnant lieu selon les cas de figure à du travail actif, tendu, détendu, passif.

    Le travail tendu étant la zone critique aboutissant dans certains cas au burn out. 

    La culture d’entreprise est un véritable atout si se trouvent réunis :

    ·         La volonté et la conduite d’un dirigeant, dans laquelle il engage sa vision et son leadership ;

    ·         L’engagement actif des membres de l’entreprise pour entrer volontairement dans une remise en cause de leurs habitudes et de leurs modes opératoires, qui implique à son tour une modification de leur cadre de valeurs de références.

    On reconnaît un leader à sa capacité à faire changer la culture d’entreprise, en contraste avec un dirigeant qui serait seulement un « manager » ou un gestionnaire.

    Tout ce développement assez long mais raccourci provenant d’un travail personnel mené à la retraite, sur les conditions de performances durables, montre que les Nouvelles Technologies de l’Information et de Communication, conduisent à des impacts aboutissant à du mal être au travail, par : manque de collectif de travail, sur sollicitations, isolement, non maîtrise des entrées de charge, générant un emballement du système conduisant à un phénomène d’entropie.

    Mon point de vue, est que l’on peut avoir des satisfactions au travail, mais être heureux c’est autre chose.

    Pour ma part, j’ai eu des satisfactions lors de mon travail en entreprise, mais le contexte de concurrence, de compétitivité, de performance, abouti à des difficultés et conflits, une sur saturation provoquée par les différentes sollicitations via les systèmes d’informations, rythme accéléré du à la surcharge de travail et des plannings tendus, la perte de relations humaines issue de l’emballement du système et une culture d’entreprise qui est passée de « audacieux, chaleureux, visionnaire », à « fiable, proche, enthousiaste » et un management par les indicateurs de performance et de profitabilité. Etre heureux au travail c’est autre chose, et on ne peut ne pas se rappeler la pancarte « le travail rend libre », autre sujet.

     

        « Enfin, à la retraite, je travaille à être heureux, c’est le plus beau des métiers. »

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