• Peut-on construire une société en ayant un climat de défiance?

           Peut-on construire une société en ayant un climat de défiance?  

                                                    Daniel Soulat   28 Mai 2016

            Dans sa ‘Grammaire des civilisations’, Fernand Braudel rappelle que la cité moderne s’est transformée en construisant un corps social et une société politique en mesure d’accompagner, parfois d’anticiper et en toutétat de cause en essayant de survivre à des mutations. Cette construction repose notamment sur la force du lien social, ce dernier reste confronté inéluctablement à des tensions qui se manifestent en terme de confiance, de défiance ou de méfiance. Notre société moderne est née de la capacité à surmonter les peurs en recherchant constamment le Progrès. La vie en société suppose d’accorder une part de confiance à autrui, c’est le principe même de la soumission à une autorité. Lorsque les citoyens votent, ils confient  à leurs représentants une parcelle de souveraineté. Thomas Hobbes dans Léviathan 1651 a souligné l’importance de la confiance dans la construction du corps social et de l’Etat moderne. 

     

           La Confiance se prête à toutes sortes d’analyses, elle peut être vue comme une relation traditionnelle faite d’amitié, de solidarité, de tolérance, d’estime réciproque et de sympathie, on l’oppose alors au contrat marchand, fondé sur des calculs et des garanties. Elle est fondée normalement sur un intérêt commun. Dans l’entreprise, elle est un des rouages de la coopération. Dans l’économie, elle est un facteur de structuration des marchés, elle est enfin une condition pour qu’une démocratie fonctionne. 

     

              Elle est un ciment des relations sociales. Le sociologue allemand Georg Simmel fut l’un des premiers à l’avoir souligné au début du 20e siècle, d’après lui, il faut parler d’un continuum confiance-défiance que les acteurs sociaux peuvent parcourir dans les deux sens, ou plus précisément, d’un état de « suspension temporaire » du doute raisonnable concernant autrui. Accorder sa confiance est un acte de foi réversible. Cette suspension dépend de quatre variables : 

     

            1/ La mémoire des épisodes passés. 2/ Les anticipations de ce qui peut advenir. 3/ Le contexte de l’interaction (les règles du jeu, la teneur des contrats entre les acteurs). 4/ La dynamique des interactions (ce que les uns et les autres disent, font, décident,  offrent, promettent). 

     

             Pour l’allemand Niklas Luhmann, la confiance est le « mécanisme de réduction de la complexité sociale » qui met de l’huile dans les rouages d’une relation sociale, elle permet d’ajuster les conduites sans avoir à tout contrôler ou contractualiser entre les individus. 

     

             Pour le sociologue Antony Giddens dans son livre « les conséquences de la modernité » 2008 il expose ses craintes par rapport aux évolutions rapides, à la perte du savoir faire et aux difficultés d’adaptation notamment aux systèmes abstraits, les acteurs sont demandeurs de garantie et d’assurance, il met en exergue les incertitudes conduisant aux oppositions sécurité / danger, confiance / risque, confiance / modernité et changements. 

     

            Différents domaines : dans les cahiers de CEVIPOF n°54 de juillet 2011 « la confiance dans tous ses états », une décomposition en cinq dimensions est proposée : Politique, économique, institutionnelle, sociétale et individuelle, avec trois étapes : 

     

            I/ Installation : la confiance ne se décrète pas, elle se construit. Si chacun donne des gages de paix et montre qu’il n’est pas un danger pour l’autre, alors peu à peu, la confiance s’installe.  

     

           II/ Fonctionnement : une fois établie, par expérience, par réputation ou par calcul de risque, la confiance crée un nouveau mode de relation fondé sur quatre éléments très avantageux : 

     

            1/ La sérénité : sur le plan émotionnel, avoir confiance permet de « s’abandonner » à un tiers et de faire baisser le niveau d’inquiétude, 2/ La sécurité : sur le plan cognitif, la confiance autorise la baisse du contrôle attentionnel ; 3/ La simplicité : la confiance est un réducteur de complexité sociale, autrement dit, pouvoir compter au travail sur un collaborateur de confiance évite au manager le lourd prix organisationnel des consignes, des contrôles pointilleux, et des contrats qui règlementent. 4/ La coopération, la confiance constitue une force en libérant la participation à l’action collective, de plus elle soude les acteurs dans un collectif de cohésion, de soutien. 

     

             Mais la confiance a aussi des coûts cachés, si je peux boire sans crainte en toute confiance, un verre d’eau au robinet, c’est qu’il existe en amont tout un système de contrôles et de normes qui assurent la qualité de l’eau. Si je peux effectuer un achat sur Internet, la relative confiance que j’accorde au système ne relève pas de la simple foi du charbonnier, les banques doivent mettre au point des systèmes très sophistiqués pour contrer le piratage. La confiance est donc proportionnelle à la fiabilité d’un système, d’un individu ou groupes d’individus. Mais il faut bien croire en la solidité du sol sur lequel on marche, si l’on veut continuer à avancer.  

     

              III/ Evolution, la crise de confiance : Aucun système n’est infaillible, c’est pourquoi, la confiance est toujours à double faces. Coté pile, un contrôle de la fiabilité des individus et des systèmes, coté face, une part d’inconnu, d’espérance et de risque.  

     

               La Méfiance consacre la rupture de la confiance, elle ne permet pas de se fier ni pour autant se défier, elle renvoie à l’idée de doute, d’être en attente de quelque chose éventuellement. La Défiance nécessite de revendiquer une distance, voire pour certains un défi, elle repose sur la critique, elle trouve donc sa place dans une démocratie, attachée à la contradiction, la défiance revient à ne pas donner sa confiance. Il y a des votes de motion de confiance, des votes de motion de défiance ou de censure. Selon Alain Peyrefitte dans ‘La société de confiance’ 1995, « on peut opposer la société de confiance, où sont exaltées dans le respect de l’individu l’initiative privée, la libre entreprise et la compétition novatrice (On pourrait ajouter ‘tout en conservant un esprit critique’), à la société de défiance où elles sont étouffées par le manque d’ouverture ».  

     

                A partir des années 1990 la confiance a pris une importance considérable dans les sciences sociales, au moment ou l’on constatait son déclin, nombre d’observateurs ont en effet diagnostiqué un déclin de la confiance associé à la perte du sens civique, à la méfiance vis-à-vis des institutions (partis politiques, syndicats, élections, etc…). C’est à cette époque que sont apparus les premiers indices et baromètres pour mesurer et comparer la confiance des citoyens dans les institutions, la politique, la justice, la famille. Yann Algan et Pierre Cahuc les auteurs du livre ‘La société de défiance’ 2007, font le constat comparaisons internationales à l’appui, d’une forte baisse de la confiance en France. Dans leur ouvrage ces deux économistes abordent la question « en France comment le modèle social s’auto détruit ? ». Selon ces auteurs, le civisme et la confiance mutuelle se sont lentement dégradés depuis les années 1950, jusqu’à nos jours, et s’est mis en place un cercle vicieux dont les coûts économiques et sociaux sont considérables. Mais la défiance n’a pas seulement un coût économique, elle risque d’éroder la capacité des français à faire nation et à vivre heureux ensemble. 

     

              Pour prendre la mesure de la confiance dont font preuve les français, du cercle proche de l’intimité (famille, amis), au cercle plus lointain de la politique (partis, institutions, élus) en passant par les cercles intermédiaires de la société (les collègues de travail, les gens d’une autre religion, les étrangers, les gens que l’on rencontre) et de l’économie (entreprises, banques, système capitaliste, globalisation), le centre de recherche politique de l’IEP a élaboré un baromètre, avec l’aide du Conseil Economique Social et Environnemental. La première vague de mesures a eu lieu en décembre 2009 et la dernière en décembre 2014 (les résultats peuvent être consultés sur le site cevipof.com). Ces six vagues montrent une profonde dégradation de la confiance politique. Cette forte culture de la défiance politique engendre des interrogations sur le fonctionnement de la démocratie. Fin 2014 73% des personnes interrogées considèrent que la démocratie ne fonctionne pas bien en France, elles n’étaient que 48% en décembre 2009 (voir explications conseil constitutionnel sur fort taux d’abstention. Cette défiance politique va de pair avec un profond pessimisme économique, 72% des français pensent que les jeunes d’aujourd’hui auront moins de chances de réussir que leurs parents dans la société française de demain. On parle aussi de confiance en l’avenir, il existe des « indices de confiance », voir le site Insee en France. 

     

              A la société de consommation du chacun pour soi, suit actuellement la société des échanges d’informations, de services. On voit là le paradoxe entre l’idée d’une société de défiance dans le domaine politique, et la confiance accordée aux personnes instaurée dans les échanges d’informations via les NTIC, où la confiance doit être permanente, sans oublier des précautions à prendre par la mise en place de contrôles (la confiance n’exclue pas le contrôle d’où méfiance).  

     

            La forte défiance politique n’est donc pas le reflet immédiat d’un sentiment de défiance généralisé qui toucherait tous les étages de la société. Il y a dans la société, une appétence pour l’autre et pour la chose publique : 58% des personnes interrogées déclarent « s’intéresser à la politique », 61% considèrent que le vote est ce qui permet aux citoyens d’exercer le plus d’influence sur les décisions prises en France, 60% se déclarent prêts à « participer à une manifestation » pour défendre ses idées. Il y a là autant de bases à partir desquelles le lien politique de confiance peut être retissé. Ce serait donc le rôle des institutions de redonner du sens et de la confiance aux individus : l’exemplarité des élites avec leur leadership, le rôle de l’éducation, du civisme, contribueraient à la confiance du corps social entre soi et en soi. Ceci irait dans le sens des propos du Président de la République le 14 Juillet 2013 « reprendre confiance, ne pas céder au dénigrement de nous-mêmes, au pessimisme, à une forme de résignation ». 

     

                 Bibliographie : Issu de la revue sciences sociales juin 2015 « La confiance », groupe ISP Institut Supérieur de Préparation aux grandes écoles, des cahiers de CEVIPOF Centre Etude Vie Politique Française, Yann Algan et Pierre Cahuc « la société de défiance » « La fabrique de la défiance », IEP Institut Etudes Politiques, A.Peyrefitte « La société de confiance », F.Braudel « Grammaire des civilisations », Th.Hobbes « Léviathan », A.Giddens Conséquences de la modernité ». Discours du 14/07/2013 de François Hollande Président de la République française « ne pas céder au dénigrement ». 

     pour lire le compte-rendu du débat, cliquer ici

    « Sommes nous, nous Français, un peuple civilisé? Un FabLab à Saint-Quentin-en-Yvelines, pour quoi faire ? »

  • Commentaires

    1
    Nidal
    Jeudi 12 Mai 2016 à 11:36

    Excellent texte, bravo !

    Un axe de réflexion me paraît très important: est-ce la responsabilité des politiques d'inspirer la confiance? S'il y a défiance, ne sont-ils pas les premiers responsables?

    C'est un sujet assez complexe car on peut inspirer confiance à tors (en jouant sur des techniques de communication et de marketing politique élaborés) et inspirer la défiance à tors, inversement ("délit de faciès", communication inadaptée...). 

    Je pense que la confiance et la défiance en politique n'ont de sens que s'il n'y a pas de dissonance cognitive chez les citoyens dans le suivi des engagements: il est évident qu'une personne qui n'a pas tenu ses promesses inspire la défiance et une personne qui a un passé à peu près honorable inspire la confiance (effet de récence).

    La défiance me paraît donc être le fruit d'une paresse intellectuelle (refuser de creuser les sujets pour estimer la viabilité des propositions), dont l'un des symptômes est la dissonance cognitive (on juge un programme sur la manière dont se "vend" une personne, indépendamment de son track record que l'on refuse d'analyser).

    2
    Daniel
    Mercredi 1er Juin 2016 à 14:37
    bonjour Nidal en attendant le compte rendu qui ne devrait pas tardé d'être mis sur le blog, voici des éléments de réponse à vos commentaires ci dessus: Au cours du café débat, suite à la question « quelles sont les causes qui pourraient expliquer la chute de la confiance de la société ?», en complément de celles inscrites dans le texte, il a été rappelé celles exprimées dans les livres « la société de défiance » et « la fabrique de la défiance » de Yann Algan et Pierre Cahuc : Manque de civisme des individus, système étatique, corporatiste, clientéliste, justice défaillante voire injustes, corruption, cumul des mandats. En dehors des éléments exprimés en réponse au cours du débat, on pourrait rajouter : 506 niches fiscales qui troublent la justice fiscale, le millefeuille administratif territorial envers lequel les citoyens ne font plus confiance. L’incivisme est une des causes du manque de confiance entre les citoyens, la mise sur le marché de produits nocifs fait perdre la confiance également, les élèves remettent en question ce que disent les professeurs, les patients remettent en question ce que disent les médecins, la crise de 2008 avec les subprimes fait que la société n’a plus confiance envers les banques … Enfin, il y a l’égalitarisme, De Gaulle déclarait en 1970 ‘les rapports sociaux restent empreints de méfiance et d’aigreur, chacun ressent ce qui lui manque plutôt que ce qu’il a ». Il y en a donc pour tout le monde, mais l’exemple vient d’en haut, conduite d’exemplarité oblige.
    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :