• Peut-on connaître toute la vérité ?

    Tout connaître était le rêve de Rabelais : à l’abbaye fantasmée de Thélème,  les postulants devaient apprendre, entre autres choses, « pour chaque rivière quels étaient tous les poissons ». C’était le temps où tout pouvait être connu, puisque la clef était connue : l’Ecriture Sainte. Cependant, le rêve boulimique de l’époque de Rabelais a repris de l’actualité avec l’arrivée des portables. Le cerveau humain se serait-il déplacé de la boîte crânienne à la poche du pantalon ? (était-elle auparavant         dans les encyclopédies papier ?). La réponse est non : la Connaissance, pour l’être humain, n’est pas seulement liée à des faits vérifiables que peut emmagasiner son cerveau, mais aux liens qu’en fait ce dernier avec ce qu’il a déjà emmagasiné : si par exemple je m’intéresse à la pomme « reine des reinettes », c’est pour la comparer aux autres pommes que je connais, Canada ou autres, sans quoi je n’ai pas de raison de m’y intéresser. Autrement dit, ce n’est pas le nombre de neurones du cerveau qui compte, mais leurs interconnexions. Et la créativité est bien souvent liée à une connexion entre deux faits qui semblaient à priori indépendants.

     

    Cependant, connaître la Vérité, « toute la Vérité, rien que la Vérité », reste un des plus grands désirs des Humains. Par exemple, l’ouvrier communiste connaissait autrefois le « sens de l’Histoire », certains dévots « savent » qu’ils retrouveront vraiment leurs proches après la mort, etc…

    Les progrès de la Science ont  fait croire que tout serait compris dans le futur. Mais la Science ne peut être « exacte » que dans la description de phénomènes inertes, comme le mouvement des astres, les réactions chimiques, ou encore la structure de la cellule ; et encore, elle ne peut jamais prétendre avoir épuisé un sujet : par exemple, on pouvait croire tout connaître de l’eau (H2O) avant la découverte de l’eau lourde (HDO). Pour ce qui est de la psychologie, de la politique, de l’économie, il est illusoire de chercher une Vérité définitive: les humains ne sont pas des molécules.

              L’être humain moderne vit donc  d’une part avec ce qu’il peut connaître, et d’autre part avec ce qu’il ne peut pas connaître, qui constitue le Mystère : d’où vient l’Univers, qu’est-ce que nous faisons sur Terre, quelle était l’organisation de la cité la meilleure, etc…

    Dans ces conditions quels sont les moyens que nous avons de nous comporter par rapport au Mystère ? Distinguons plusieurs approches :

    ---une première approche, fondamentaliste : pour une religion monothéiste, comme déjà dit, tout s’explique par des dogmes qui sont dans  l’Ecriture (par exemple la Torah et son Dieu qu’on ne peut même pas nommer, l’Evangile et son Dieu proche, le Coran et son Dieu Grand et donc plus lointain) ; pour un parti politique totalitaire, tout est écrit dans un Manifeste ou dans un livre fondateur (par exemple : Das Kapital, ou pour une idéologie plus contestable Mein Kampf). Il y a alors ceux qui croient, et ceux qui ne croient pas. Ceci est à la racine de guerres de religion atroces (croisades, guerre de trente ans 1618-1648, guerre actuelle entre sunnites et chiites  etc) et de révolutions politiques tout aussi atroces :  1939-1945,   1917. En effet, si on connaît la Vérité,  ceux qui ne la reconnaissent pas ne peuvent qu’être des mauvais, des sous-humains, dont il faut se débarrasser. Les différents Partis et Eglises concernés tentent ces temps-ci de se démarquer de cette violence qui leur est consubstantielle, avec plus ou moins de succès.

    ---l’approche matérialiste, véhiculée notamment par notre «civilisation de consommation » : le Mystère est un concept sans intérêt, occupons-nous du quotidien, c’est bien suffisant.

    ---l’approche artistique : l’artiste reconnaît ne pas savoir la Vérité, et propose une description  de la Réalité (ce qui nous entoure : paysages, autres humains, le Mystère lui-même) ; c’est un dialogue avec les autres êtres humains qui peuvent en être émus, ou non. La peinture par exemple, dans sa version impressionniste, décrit ce que le peintre perçoit d’un paysage ou d’un personnage, et si cette description vous émeut, vous avez le sentiment d’être reconnu dans votre vision du Monde. Il n’est alors pas question de nier le Mystère, mais de l’approfondir. Il n’y a pas alors d’Ecriture Sainte ou de Manifeste, mais il y a des écoles artistiques : pour la peinture,  le classicisme, le romantisme, l’impressionnisme, le cubisme, le sur-réalisme etc… Ces différentes écoles se succèdent, car la Réalité n’est pas figée, la technologie  et le mental des humains non plus.  Il n’est pas obligatoire de choisir une et une seule école, chacune apportant sa part de Vérité, différente mais pas toujours opposée à celle des autres, il vaut mieux s’intéresser à ce que chacune apporte.

    Dans la sphère de la politique et de l’économie, il y a aussi des écoles de pensée, le libéralisme, le socialisme, l’écologisme, chacune étant censée assurer la prospérité. Là aussi, il n’est pas obligatoire de choisir une et une seule école, bien qu’elles soient contradictoires. Le bon politique est celui qui sait discerner ce que chacune de ces écoles apporte de bon, le mauvais est celui qui n’en connaît qu’une.

     

    ---une autre approche religieuse, proche de l’approche artistique : on sait qu’on ne sait rien, pourtant des « prophètes », à côté de leurs dogmes, ont montré une façon de vivre le Mystère, ce que j’aime appeler un Chemin de Vie (pour l’Evangile, il est décrit dans les Paraboles). A côté de Vérités révélées différentes suivant la religion, ces chemins de vie, pour ce qui est des monothéismes (et du bouddhisme), ont en commun l’attention portée à son prochain. Ces chemins de vie, pas faciles à suivre, sont certes reliés aux dogmes fondamentaux de ces religions,  mais la relation n’est pas « bijective », c’est à dire qu’ils peuvent également s’appliquer à d’autres systèmes de pensée. Par exemple, la parabole du « bon Samaritain » est dans l’Evangile, mais les Juifs ou les Musulmans peuvent aussi être intéressés par elle, de même que beaucoup de partisans politiques. Il n’est alors pas question d’imposer un chemin de vie, mais de le proposer, en toute modestie.

    Qu’il me soit permis pour terminer de réinterpréter à ma façon la fameuse interdiction de la Genèse : ne pas manger les pommes de l’Arbre de la Connaissance, plaisir qui mènerait à la mort. Comme nous l’avons vu, prétendre connaître toute la Vérité est source de violences, de meurtres de masse. Manger de cette pomme serait alors le plaisir fallacieux de connaître toute la Vérité, qui mène, nous l’avons dit, à la mort….

                                                      Benoît Delcourt

    « C.R. 12-12-15 L’esprit peut-il soigner le corps ? L’EXPERIENCE DU PASSE SUFFIT-ELLE A APPREHENDER LE FUTUR ? »

  • Commentaires

    1
    Daniel
    Samedi 2 Janvier 2016 à 19:17

     

    1/ Le texte de Benoît aborde différents domaines, en reliant connaissance et vérité, or on peut avoir des connaissances notamment littéraires, sans pour autant que celles-ci s’appuient sur des vérités, les romans sont en grande partie des affabulations.

     

    2/ Un des points à discuter avec une attention particulière est mentionné au début de son texte « la connaissance pour l’être humain, n’est pas seulement liée à des faits vérifiables que peut emmagasiner son cerveau, mais aux liens qu’en fait ce dernier avec ce qu’il a emmagasiné ».

     

    Serait-ce à dire « à chacun sa vérité ? », c’est la grosse question des philosophes, car si chacun a sa vérité ce n’est pas une vérité, puisque la vérité doit être universelle. 

     

    3/ Pourquoi aborder la créativité qui a peu à voir avec la connaissance et surtout avec la vérité, ce qui est mentionné dans l’approche artistique ?

     

    4/ « Connaitre la Vérité toute la vérité, rien que la vérité, reste un des plus grands désirs des Humains ». Au cours de l’audience des témoins au tribunal en France, à la barre il est demandé au témoin un serment, par lequel il promet de dire tout ce qu’il sait d’utile à l’instruction et de ne pas mentir.  « *Je jure de parler sans haine et sans crainte, de dire toute la vérité, rien que la vérité ». On doit donc en conclure que la vérité est fondamentale dans les rapports humains, afin d’éviter les incompréhensions, les malentendus et conflits, à noter que jurer est associé à la conscience morale.

     

    5/ « La science ne peut être exacte », nous arrivons là au fait que pour aborder la Vérité, il vient à l’esprit les mots exactitude, certitude, qui amènent aux citations : « Se mettre en avance, se mettre en retard, quelles inexactitudes. Être à l'heure, la seule exactitude » de Charles Péguy autrement dit, ne pas se tromper d’époque, et celle de Milan Kundera « L'humour: l'ivresse de la relativité des choses humaines; le plaisir étrange issu de la certitude qu'il n'y a pas de certitude ». Beaucoup de scientifiques doutent « Le doute est  l’école de la vérité » cf Francis Bacon.

     

    6/ « L’être humain moderne vit donc d’une part avec ce qu’il peut connaitre et d’autre part avec ce qu’il ne peut pas connaitre, qui constitue le Mystère d’où vient l’univers ? » Je dirais  vit avec une grande part d’inconnues et essaie de connaitre la réalité, ne serait-ce pas le grand tournant de la renaissance et de l’humanisme vu par Erasme, et celui du siècle des Lumières vu par les philosophes.

     

    7/ « L’approche matérialiste, la civilisation de la consommation, pour qui le Mystère est sans intérêt ». Nous sommes dans des paradoxes tels que cette civilisation est attirée par l’aventure et l’inconnu tout en vivant dans la crainte et la peur du risque et demande d’être rassurée en prévoyant l’avenir, nous sommes nourris de statistiques et d’estimations, sollicités par des contrats d’assurance. Les coups de « bluff » du genre « droit dans les yeux je vous assure … » et autres témoignages du manque d’honnêteté et de mensonges conduisent à de la défiance, négligeant la séparation du bien et du mal.

     

    8/ Pourquoi ne mentionner la description de la réalité que dans l’approche artistique ? Les politiques ne doivent ils pas décrire la réalité, par exemple le chômage, l’injustice, l’insécurité, afin d’expliquer leurs choix, orientations, priorités. Par contre je suis d’accord avec le fait que la réalité n’est pas figée, elle dépend de plusieurs facteurs qui évoluent dans le temps et avec le niveau de connaissance, ce qui a valu notamment la phrase de Galilée « et pourtant elle tourne » le célèbre paradoxe.

     

    9/ Dans l’approche religieuse « on sait qu’on ne sait rien », certes cette affirmation est louable, en même temps toute personne ayant appris toute sa vie en vient à ce constat, sans pour autant être religieux, plus on en sait plus on veut en savoir. L’important est de déclencher le goût d’apprendre chez les individus, meilleur moyen d’émancipation.

     

    10/ « Comme nous l’avons vu, prétendre connaitre  toute la vérité est source de violence » je pense que c’est le propre même du manque d’ouverture aux autres et le manque de tolérance.

     

    Ma conclusion, ce sujet est très intéressant et mérite d’être débattu, l’aspect du Mystère est une question philosophique posée depuis la nuit des temps, à laquelle les religions tentent de répondre. On peut avoir des connaissances multiples, penser avoir une partie de vérité, d’exactitudes, et avoir beaucoup d’interrogations, le tout est de savoir s’adapter en fonction des évolutions et des connaissances, avoir un esprit critique afin de discerner le vrai du faux, ceci en ayant de la tolérance, de l’ouverture, de l’humilité.

     

    Je terminerai par la citation de Gandhi « L’erreur ne devient vérité parce qu’elle se multiplie et se propage, la vérité ne devient pas erreur parce que nul ne la connait ».

     

    *Pour distraire voir un extrait du film « assassins et voleurs de Sacha Guitry » séquence du témoin à la barre au tribunal, dans laquelle il est question de vérité.

     

    2
    Daniel
    Lundi 4 Janvier 2016 à 13:27

     

    Après avoir envoyé le texte ci-dessus, qui est principalement une analyse du texte de Benoît, en complément de cette dernière, et en fonction de la lecture du livre :

     

    « Comment sommes-nous devenus si cons ? » d’Alain Bentolila First Editions Sept 2014,

     

    On peut à partir du chapitre « Ecole, famille, le grand malentendu », se poser les questions suivantes : qu’est-ce que la vérité, qui la détient, comment l’acquiert-on, qui la transmet dans quelles conditions, aboutissant à une vision partielle de la problématique, ainsi qu’à une proposition de solution face à l’inculture et contre la barbarie.

     

    P129 Tous doivent comprendre que les promesses de l’école ne s’expriment pas en terme de réussite sociale rapide, encore moins en termes de notoriété et d’argent facile. En ce sens, l’école est à l’opposé de la Star Académy, du Loto et des trafics en tout genre. Ce que les maîtres et les parents doivent se promettre, c’est d’essayer de faire en sorte que chaque élève-enfant devienne « quelqu’un de bien » : quelqu’un de capable d’accueillir l’Autre avec autant de lucidité que de bienveillance, prêt à aller vers l’Autre avec autant de respect que d’exigence, soucieux de se construire sa propre opinion sur les choses du monde, avec rigueur et liberté d’esprit ; quelqu’un ayant le goût du savoir et de la découverte, le sens du beau et la conscience de sa relativité.

     

    P130 Il faut que le monde comprenne que l’écart s’est considérablement creusé entre ce que l’école propose en tant que valeurs, contenus et principes, et ce que « la culture ambiante » expose avec autant de cynisme que de séduction. Sur la base de ce constat, parents et enseignants doivent choisir leur camp, on ne peut pas d’un coté faire de la télé culture le seul horizon familial et de l’autre se battre à l’école pour une formation intellectuelle exigeante.

     

    P133 Lorsque la légitimité du maître est mise en cause.

     

    Il est une interpellation lancée, et pas uniquement dans les quartiers, par bien des élèves et parfois par certains parents, elle s’adresse au  maître dans les termes suivants :

     

                « T’es qui toi pour me dire ce qui est beau ou ce qui est vrai ? »

     

    Cette apostrophe manifeste une rupture profonde avec les valeurs et les savoirs de notre école. Elle met surtout en cause  la légitimité du maître à transmettre le corpus de vérités et de beautés qui nous rassemblent : et par conséquent elle annonce une possible soumission de certains élèves au premier prophète ou à la première idole venue.

     

    On en est venu aujourd’hui à contester sa mission de transmettre un patrimoine commun de savoirs patiemment questionnés et un héritage culturel et moral que le temps a longuement filtré. Tout ce que dit le maître peut être ainsi soumis à une réfutation a priori.

     

    P134 Prenons garde à ce que certains élèves et parents n’aillent chercher ailleurs leurs maîtres. La vérité, la beauté seraient alors attestées par celui dont la popularité (souvent éphémère) éblouit l’élève ou par celui dont la parole est un mot d’ordre identitaire rassurant.

     

    P136 Si nous voulons faire de nos enseignants des résistants à l’inculture et à la passivité intellectuelle, il faut alors leur tenir un langage de vérité : leur dire qu’ils n’assurent pas simplement un service  d’enseignement, mais qu’ils sont investis d’une mission de formation des jeunes esprits. Leur dire qu’ils sont notre meilleur rempart contre la barbarie. Leur dire que l’importance de cette mission mérite une valorisation sociale et financière significative parce qu’elle leur impose en retour un engagement sans faille, un dévouement constant et parfois même un certain sens du sacrifice.

     

    3
    André
    Mercredi 6 Janvier 2016 à 13:58

    Les progrès de la Science ont  fait croire que tout serait compris dans le futur. Bien au contraire, plus les sciences progressent plus nous mesurons l’étendue de notre ignorance.

    Cosmologie 85% de matière noire inconnue

    Physique : principe d’incertitude (Heisenberg) et paradoxes quantiques.

    Biologie Découverte de phénomènes épigénétiques non encore élucidés

    Et la liste est longue.                                          

     

    Reprenons le schéma du texte.

    Son titre aurait pu être : Quelles attitudes par rapports aux  mystères?

     

    1. Le fondamentalisme : Religieux ou autre, le fondamentalisme est le refuge des esprits faibles pour qui le doute et la complexité du monde et de la société est insupportable. Toute opinion contraire aux leurs, tout doute quant à leurs certitudes est vécu comme une agression, d’où leur rage d’effacer toutes traces qui pourraient contrarier leurs certitudes. (et leurs intérêts)

     

    1. Le matérialisme est perçu hélas comme une absence de spiritualité. Si absence il y a, elle peut être mal vécu, car l’offre n’est peut-être pas à la hauteur des aspirations.

     

    1. L’artistique : vécue sans doute par un grand nombre comme élitiste

     

    4.      Le religieux n’est pas seul à proposer une véritable spiritualité. Le mystère des origines, de la vie, du sens de l’existence n’oblige pas à recourir au surnaturel, à un «dessein intelligent ? (Intelligent design) » 

       

    1. La genèse : il faudrait faire un débat sur le mythe de l’arbre de la connaissance, que l’on retrouve sous d’autres formes dans d’autres traditions

     

     

     

    4
    alain
    Mercredi 6 Janvier 2016 à 21:45

    Je pense aussi que le titre qui parle de la vérité est différent du texte qui parle de la Vérité.

    Il est question à un moment de la vérité, mais, c'est celle des juristes qui tentent de connaître la vérité des faits ''la vérité, rien que la vérité''...

    Si la vérité est l'adéquation de la pensée avec  son objet ou avec ce qui est réel, la réalité étant ce' qui est perçu comme concret,. tout ce qui n'est pas concret ne peut pas faire l'objet de connaissance et donc de vérité.

    Qu'est-ce donc alors que cette Vérité si ce n'est l'objet de croyances ou d'opinions (principalement de croyances d'ailleurs puisque le texte fait surtout référence au Mystère, notion religieuse).

    On ne parlera donc pas ou peu de la vérité matérielle ou formelle ou métaphysique, selon Wikipédia, mais de la vérité de cohérence, celle des croyances et des opinions.

    La croyance est une attitude intellectuelle qui considère qu'une hypothèse ou une thèse a valeur de vérité.

    A ne pas confondre avec la foi qui n'est pas l'acceptation passive d'une vérité toute faite, mais, une mise en route en direction de cette vérité avec l'espoir de l'atteindre.

    A ne pas confondre avec la religion, ensemble de règles, de pratiques, de dogmes qui devraient normalement faciliter le cheminement du croyant!!! Des religieux disent que les dogmes ne sont pas des panneaux d'interdiction, mais des panneaux indiquant la bonne direction... 

    Petites remarques en passant, des jésuites disent que la religion peut étouffer la foi... 

    Pour ce qui est des idéologies politiques, elles s'appuient sur des dogmes élevés au rang de vérités.

    A mon sens, la religion, pas plus que la politique, n'est intrinsèquement mauvaise quand elle prétend détenir la vérité si ce n'est dans sa manière de la mettre en pratique. Un peu comme la physique atomique qui peut être curative ou destructrice...

    5
    Pierre M.
    Dimanche 10 Janvier 2016 à 12:01

    Les débats sur la Vérité (avec un grand V) sont souvent biaisés, son initiateur a souvent des arrière-pensées religieuses : montrer que l'on n'a aucun espoir de l'approcher – sans même l'atteindre –  sans référence à Dieu. Quand il ne prétend pas nous conduire dans la Voie de la recherche de cette Vérité : on a alors affaire à des intégristes ou à des sectaires. Ce ne fut heureusement pas le cas lors de cette séance.

    Il n'empêche que cette question n'est pas neutre. Comme l'écrivait l'anthropologue Marc Augé (auteur du "Génie du paganisme" en 1982) dans le Monde du 26/12/15 : "la vérité est le fondement du monothéisme, comme la réalité était au principe des polythéismes". D'ailleurs force est de constater que ce concept n'est pas universellement intégré dans la culture des hommes. Ainsi des sinologues comme Maurice Granet (1934) ou, plus récemment, Jean-François Billeter (2014), nous expliquent que les Chinois ne parlent pas de la Vérité mais du Tao, une sorte de vérité abstraite, totale, indéfinie, et qu'il existe pour eux des "vérités occasionnelles, impermanentes, multiples, singulières, concrètes".

    Notre conception occidentale d'une vérité absolue et intemporelle ne serait-elle pas universelle ?

    Une autre conception qui nous est propre est ce que j'appellerais une conception "minière" faute de trouver un autre terme. C'est l'idée d'une Vérité assimilable à une "mine" inépuisable dont on extrait des vérités partielles avec différents outils : science, art, religion. Tout au cours de notre vie d'humain, tout au long de l'histoire de l'humanité on accumule des parcelles de ce "minerai" sans jamais espérer pouvoir l'épuiser.

     

    Pas universelle et pas certaine. Quand bien même on connaîtrait la voie d'accès à cette Vérité est-on sûr de sa valeur ? Peut-on la justifier ? Pour utiliser une des définitions les plus communes de la vérité, "l'accord de la connaissance avec l'objet" (Kant)  on est souvent bien en peine de le réaliser. En témoignent tous les fameux paradoxes que nous propose la logique, discipline reine pour rechercher cette adéquation (paradoxe d'Epiménide le Crétois, paradoxe du barbier de Russell, paradoxes de Moore, de Poincaré, etc). Cette adéquation se fait par le langage, naturel ou symbolique, d'où tous les pinaillages des tenants de la philosophie analytique anglo-saxonne contemporaine. Sans entrer dans un détail, que de toute façon je serais bien incapable de maîtriser, il faut savoir qu'aujourd'hui l'éventail des points de vue sur le sens de la Vérité est très large. Entre un Michel Foucault qui, au Collège de France, expliquait que la vérité n'est que l'instrument du pouvoir et donc mauvaise comme tout pouvoir, le philosophe américain William James qui avançait que le vrai  est seulement ce qui est bon en termes de croyances, le philosophe pragmatique Richard Rorty qui prétendait que ce n'est ni une norme ni un but ultime, etc., on est loin de la version classique, universelle, intemporelle, "minière" de la Vérité.

     

    Si l'on considère la situation de notre société contemporaine, société où chacun a soif de vérité, mais ne fait plus confiance aux pouvoirs porteurs traditionnels de Vérité (chercheurs, intellectuels, politiques), on a l'impression (en tout cas c'est la mienne) que la Vérité est une construction dialogique. Elle se construit sur tous les sujets de société par l'échange d'informations, de convictions, de connaissances (et parfois d'injures), entre divers partenaires. C'est ce qui est en jeu dans le débat public  (CNDP). Par exemple il n'y a pas UNE vérité sur l'intérêt des OGM, des nanotechnologies, sur l'intérêt de l'aéroport de N.- D. des Landes. Après tout, il en a toujours été ainsi : la découverte scientifique a souvent procédé de la sorte (par exemple le calcul infinitésimal par la confrontation – "musclée" – entre Newton et Liebnitz).

     

    Pour conclure, donnons la parole à  Blaise Pascal : "Vérité au-deçà des Pyrénées, erreur au-delà" (Les Pensées, 60-294) et "Ni la contradiction n'est marque de fausseté ni l'incontradiction n'est marque de vérité" (177-384). Et, sur la même idée, à Niels Bohr "Le contraire d'une vérité triviale est une erreur stupide, mais le contraire d'une vérité profonde est toujours une autre vérité profonde".

    6
    Dimanche 10 Janvier 2016 à 15:04

    Tous philosophes?

    Je crois que mon intervention d' hier; "tout le monde n'est pas philosophe, à preuve la difficulté de lire les philosophes comme Kant" a été mal comprise. Je sais depuis longtemps que je suis incapable de lire les livres de philo, comme ceux de Kant, ou Nietsche par exemple. Au bout de trois pages j'abandonne. Tout au plus suis-je capable de lire les oeuvres de personnes comme Luc Ferry ou Comte Sponville, qui expliquent la philosophie de "vrais" philosophes? J'ai donc un  grand respect pour les philosophes, qui font des raisonnements qui ne me sont pas accessibles.

    Mon intervention d'hier, me semble-t-il, a été comprise comme:" la philo n'est accessible qu'à des gens aussi doués que moi, et pas pour vous pauvres pékins", c'est pourquoi elle a eu un accueil très négatif.. Tel n'était cependant pas mon propos.

    Bon, il y a donc dans les participants du café débat un grand nombre de philosophes. Je propose donc un  thème pour un débat prochain: "Le Critique de la raison pure", il devrait y avoir un grand nombre de candidats pour l'introduire! (mais pas moi).

      • Pierre M.
        Lundi 11 Janvier 2016 à 00:28

        Ou bien la raison de cette pure critique ?

    7
    Charlotte
    Mardi 12 Janvier 2016 à 10:47

    Non mon cher Benoît, jamais Platon n'a pensé que l'homme était mieux dans sa caverne plutôt qu'à l'extérieur. Dans l'allégorie de la caverne, il nous décrit la vie d'un homme qui n'a jamais eu  pour seule vision que les ombres lui venant de l'extérieur ; elles sont projetées sur le mur devant lequel il est enchaîné depuis toujours au fond d'une caverne. Ces ombres sont donc pour lui la réalité. Un jour, on le libère et il sort dans la clarté . La lumière est si vive, si douloureuse,  que ses yeux ne peuvent la supporter et percevoir ce qui l'entoure. Il souhaite alors retourner au fond de son trou. Puis sa vue, peu à peu, s'accoutume  et il connaît enfin, en même temps que le goût de la liberté, si ce n'est la Vérité, en tout cas la réalité du monde qu'on lui avait caché. Par cette allégorie, Platon nous engage, au contraire,  à toujours faire l'effort de déchirer le voile de l'ignorance,  afin d'accéder à la lumière, symbole de la connaissance.

    Plus loin, quelqu'un dit que la recherche de la connaissance peut-être dangereuse. On pense alors à Icare qui, se confectionnant des ailes qu'il  s'attache au dos avec de la cire,  veut atteindre le soleil. Mais la chaleur fait fondre la cire et il est précipité dans le vide. Breughel, Matisse, ont illustré cette autre allégorie. Mais dans ce cas, le thème est tout autre : il s'agit de la bonne mesure que l'homme doit respecter. Il ne doit pas se prendre pour Dieu. Nous avons parlé de ce thème au cours d'un de nos débats sur les manipulations génétiques qui pourraient conduire à la création de... bizarreries peu rassurantes. Et puis, cette formule : "la recherche de la connaissance peut être dangereuse", a été détournée de son véritable sens afin de servir les dictateurs qui "opiumisent " leur population pour mieux la dominer.

    Merci pour ce compte-rendu, merci pour tout et à bientôt.

     

    Charlotte

     

    8
    alain
    Mardi 12 Janvier 2016 à 12:10

    Pour Pythagore (530 avJC), est philosophe celui qui est ''amoureux'' de la sagesse'' et, pour Platon (428 avJC), celui qui ''aspire à apprendre''.

    Au sens large, le philosophe serait celui qui pense de façon conceptuelle, radicale, critique, systématique les grands principes et valeurs de la vie et des connaissances.

    Partant de ces définitions, je pense pouvoir rassurer Benoit en lui disant que nous sommes tous, à des degrés divers, des philosophes lorsque nous débattons ces principes et valeurs, sous réserve de n'avoir ni a priori, ni préjugés, ni sectarisme et que nous avons tous une attitude philosophique lorsque nous débattons d'autres sujets, sans jugement de valeur de l'opinion et des croyances des autres.

    Alain B.

    9
    Danielle M.
    Jeudi 14 Janvier 2016 à 12:19

    LA Vérité n’est pas indispensable en dehors des cours de Justice (vérité des faits) et des applications scientifiques (vérité des lois physiques pour faire voler un avion, les lois de la Biologie pour connaitre les effets thérapeutiques d’une nouvelle molécule, etc…). A part ces situations, qu’ai-je à faire de LA Vérité (le Mystère comme l'appellent certains) qui d’ailleurs est indécidable, sinon il n’y aurait pas autant de versions de la chose !!! Les religions monothéistes et leurs dogmes sont actuellement une catastrophe intellectuelle. Les valeurs humanistes qu'elles ont permis de faire émerger en des temps obscurs, violents, brutaux et cruels, sont un acquis définitif de l'humanité et de la  civilisation. Avons-nous encore besoin de la matrice psycho rigide qui les a fait naître ? Avons-nous encore besoin des silex pour faire du feu ? Sans les Lumières en Europe, où en serions-nous ? Exactement là où Daesh rêve de ramener le monde !

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