• Peut-on accepter plusieurs vérités contradictoires ?

    Définitions selon le Petit Larousse (extraits):

     

    Vérité 

    -          conformité de ce qu’on dit avec ce qui est. Jurer de dire la vérité

    -          principe certain, constant.  Les vérités mathématiques

    -          expression fidèle à la nature. Portrait d’une grande vérité

    Contradiction

    -          Action de se mettre en opposition avec ce qu’on a dit ou fait précédemment : les contradictions d’un accusé

    -          Incompatibilité, opposition. Etre en contradiction avec ses paroles

    -          Philos. Principe de contradiction : principe premier de la raison, qui s’énonce : la même chose ne peut pas à la fois être et ne pas être.

     

    Situations

    Je dis : « Ce verre est à moitié plein ». Mon voisin dit : « Ce verre est à moitié vide ». Ce sont deux expressions différentes et complémentaires d’une même réalité. Il n’y a pas contradiction.

     

    Je dis : « Ce foulard uni est rouge ». Tu dis : « Ce foulard uni est vert ». Ce sont deux « vérités » (au sens de « réalités ») différentes. Sont-elles contradictoires ? Oui : la Physique nous dit qu’une couleur est  définie par une longueur d’onde, réalité objective mesurable. Le principe de contradiction s’applique : le foulard en peut être à la fois rouge et vert, il peut d’ailleurs n’être ni l’un ni l’autre si les deux contradicteurs ont tort. Au moins l’une des deux propositions est inacceptable.

     

    Lors d’un procès,

    -          l’accusation apporte des preuves de la culpabilité de l’accusé : empreintes de pas, cheveux, traces de sang, débris de vêtements. Conclusion : X est coupable

    -          l’accusé nie sa culpabilité et apporte des contre-preuves (alibi,…) . Conclusion. X n’est pas coupable

    Les deux conclusions sont contradictoires et ne peuvent donc être acceptées simultanément. L’une d’entre elles est fausse, nécessairement. Il n’y a qu’une vérité : X a ou n’a pas commis le crime.

     

    Je dis : « Je connais cette personne. Ce qu’elle fait montre qu’elle est folle ». Tu dis : « A observer tel et tel de ses actes, je pense qu’elle est très raisonnable ». Il y a contradiction : a-t-elle ou non toute sa raison ? La vérité est-elle aussi simple ?

     

    Quelle vérité ?

    Il y a des vérités qui sont des faits indiscutables, même si je n’arrive pas à les connaître. Par exemple l’accusé est coupable, il a vraiment assassiné la victime. Que je la connaisse ou non, je suis sûr que la vérité est une. Je peux déclarer l’accusé « non coupable » faute de preuves ou bien par erreur, ou encore en raison de son passé, je ne changerai rien à la vérité. Le « non-coupable » judiciaire n’a pas valeur de vérité, seulement de jugement.

     

    Mais la vérité est souvent liée à ce que perçoivent nos sens : si mes yeux voient un corbeau, je sais que le corbeau est là, que c’est vrai. Tous ceux qui ont des yeux peuvent le voir. C’est une vérité objective. Beaucoup de vérités résultent de nos observations. « Il pleut », « il fait froid » sont des constatations qui découlent de sensations[1].

     

    Mais « Il fait froid » est subjectif : il peut faire froid pour l’un et non pas pour l’autre. C’est une vérité relative : si j’ai froid, il est vrai qu’il fait froid pour moi ; mais il peut être vrai qu’il ne fait pas froid pour toi. Ces vérités sont apparemment contradictoires, mais en réalité elles ne le sont pas, car elles ne sont pas dans le même système de référence, elles sont relatives. C’est exactement la même chose que : je suis dans un avion, immobile devant mon verre d’eau immobile. Et pourtant moi comme le verre d’eau nous sommes en mouvement par rapport au sol. L’avion et le sol sont deux référentiels différents.

     

    Plus subjective encore, la réalité d’une personne est difficile à cerner. Nul autre qu’elle ne sait exactement qui elle est, et peut-être elle-même ne le sait pas (inconscient) ! Chacun perçoit  de l’autre un fragment de sa personnalité, de sa vérité, qui de toute façon ne peut pas être enfermée dans des mots. Beaucoup de ces fragments sont compatibles et, juxtaposés, ils peuvent donner une idée de la personne réelle. Mais les fragments isolés peuvent en donner une idée totalement fausse. Même chose pour un peuple, pour une culture,… Il est donc des vérités difficiles à appréhender.

     

    Peut-on alors accepter des vérités contradictoires en disant « Tout est relatif », c’est-à-dire, « Tout dépend du point de vue d’où l’on se place » ? Cela paraît être la source même de la tolérance. Paradoxalement, c’est très dangereux et cette affirmation mène souvent à l’intolérance.

     

    C’est le sujet de la pièce de théâtre « Chacun sa vérité » dans laquelle, « ce que Pirandello veut remettre en question, ce sont nos trop faciles certitudes ; ces certitudes criminelles qui conduisent à l’intolérance : tous les bien-pensants de la ville voudraient pouvoir trouver une vérité et un coupable à emprisonner (un menteur ou du moins une folle) comme chaque nation s’est trouvée en 1914 ou 1915 sa vérité pour aller combattre les voisins »[2]

     

    Synthèse de la discussion et conclusion

    -          La réalité est complexe. Toute réalité ne relève pas de la vérité. Les vérités sont en petit nombre.

    -          Les différences entre réalité et vérité sont subtiles et ne font pas l’unanimité.

    -          Tout n’est pas vérité : opinion, thèse, point de vue, croyance, perception de la réalité ne sont pas des vérités.

    -          Il y a des vérités insaisissables, difficiles à connaître et pourtant importantes. Dieu par exemple.

    -          On peut être seul à avoir raison parmi beaucoup. La majorité ne fait pas la vérité. Parfois personne n’a raison.

    -          L’Homme recherche la Vérité. La Vérité rassure (en particulier les enfants). La Vérité donne un pouvoir. Mais aussi il arrive qu’elle dérange, et elle peut tuer le rêve et la liberté.

    -          Il existe une vérité intérieure à chacun, qui est Sa vérité profonde. Un autre peut y accèder (partiellement) par le partage dans une relation de confiance. Quand on est dans sa vérité, on se sent bien.

    -          Il est dangereux de dire : « ma » vérité est « la » vérité. Le partage, la confrontation sont nécessaires. C’est intéressant quand les choses ne sont pas évidentes.

    Conclusion

    « Chacun sa vérité » n’est pas acceptable

    « On peut accepter des vérités différentes » non plus

    En revanche, on peut accepter des « perceptions différentes de la réalité »

     

     
     


    [1] Inspiré de W.V. Quine. La poursuite de la vérité. Seuil.1993

    [2]Gilbert Bosetti.. Chacun sa vérité. Pirandello. Profil d’une œuvre. Hatier. 1970

    « Qu'appelle t-on "laïcité " ?Y a t’il des certitudes scientifiques dans les sciences exactes? »

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  • Commentaires

    1
    Dimanche 26 Février 2006 à 05:09
    Je me permets de suggérer une idée qui me vient... :
    La vérité, je suppose que ça doit être un idéal, c'est-à-dire une quête, une recherche, un sens après lequel on court. Il y a cette recherche fondamentale de l'objectivité qui permettrait de départager tout le monde, seulement voilà, peut-on être objectif quand on est un sujet, c'est-à-dire quand on est assujetti au sens que prend la vérité objective pour nous ?
    Qu'est-ce que c'est que notre subjectivité alors, parce qu'on n'est pas seulement assujetti au sens qu'on donne mais avant tout on est assujetti au sens que l'autre donne (je ne parle pas une langue que j'invente mais la langue de l'autre...) ?
    L'objectivité, ce serait départager l'autre auquel on est assujetti de soi-même, cela voudrait donc dire qu'on ne serait plus un sujet, qu'on ne parlerait que sa propre langue que personne d'autre ne comprendrait... (je vais vite, je n'ai pas assez de place pour développer, désolé...).
    2
    Marie Odile
    Mardi 17 Juillet 2012 à 09:24

    Réponse à Claude Pérès


    La vérité n’est pas la quête, c’est le résultat de la quête quand est arrivé au bout…

     



    En effet, il est très risqué de prétendre être seul à détenir une vérité. Chacun de nous a une approche subjective. Pour atteindre l’objectivité, la moindre des choses est  d’obtenir un consensus : c’est ce que font les scientifiques en se soumettant à la critique et en publiant leurs résultats dans des revues à comité de lecture. Mais il peut arriver : 1) que ce comité se trompe, c’est rare mais ça arrive parfois  2) qu’un seul ait raison contre tous pour une idée innovante, tel Galilée. Chacun doit avoir l’humilité de se dire qu’il peut se tromper, et ne pas mépriser l’avis des autres…

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