• Les mots "éthique" et "morale" sont-ils synonymes?

      

    Dans la langue courante les mots éthique et morale sont souvent synonymes, le mot morale étant le plus employé. Mais s'il y a différence de sens comment les distinguer? L'étymologie ne nous y aide guère puisque  éthique vient du grec ethos et morale du latin mos ou mores qui signifiaient à peu près la même chose (les mœurs, les caractères, les façons de vivre et d'agir). Pour ajouter à la confusion l'éthique est la partie de la philosophie qui étudie justement la morale. C'est au siècle des Lumières que la différenciation se fit grâce surtout à Spinoza (1632 – 1677) qui est le grand philosophe de l'éthique et à Kant (1724 – 1804) qui en est celui de la morale.


    ÉTHIQUE

       L'éthique peut se définir ainsi : c'est la discipline qui réfléchit sur les comportements par rapport au bon et au mauvais afin de trouver les règles de conduite les mieux adaptées face à une situation donnée. Partant de l'étude de ce qui existe, elle se réfère à des jugements de valeur s'appuyant sur la connaissance et le choix, pour fixer des règles de conduite non impératives. L'éthique tente de répondre à la question "Comment vivre?". Elle est toujours particulière à un individu ou à un groupe. Elle tend le plus souvent vers le bonheur et culmine dans la sagesse.

       Puisqu'elle s'élabore par la réflexion examinons l'éthique dans son évolution à travers l'histoire de la pensée.

       L'interrogation socratique (Socrate : 470 – 399 av J. C.) est profondément éthique dans la mesure où elle ébranle les fausses certitudes et se place sous le signe de l'examen de soi (le "connais-toi toi-même" du temple de Delphes qui est sa maxime favorite).

       Platon (427 - 347 av J. C.) propose de vivre en se consacrant à la quête de la vérité et de la justice, plutôt qu'à celle du plaisir et du pouvoir. Il pense que l'âme a pour désir fondamental la vérité et pour harmonie la justice. L'éthique est donc pour lui l'étude des moyens de parvenir à la paix de l'âme.

       Aristote (384 – 322 av J. C.) préconise la "mesure" ou la "modération" (Éthique à Nicomaque), parce que l'excès est toujours le signe d'une démesure qui mène l'âme au malheur en lui faisant perdre le sens de ce qu'il convient de faire. Il souligne l'importance d'une réflexion sur les conditions concrètes de mise en œuvre de la vertu et insiste sur l'importance de s'habituer à vivre dans la vertu, celle-ci caractérisant l'âme. La conduite convenable n'est désirable que parce qu'elle représente 1'idéal de 1'accomplissement humain dans la possession indissociable de la vertu et du bonheur.

       Cette quête de la vertu et du bonheur se retrouve chez Descartes (1596 – 1650), mais celui-ci l'infléchit dans le sens d'un examen de l'intention qui préside à l'acte. La vertu consiste alors à avoir une volonté ferme et constante de réaliser le meilleur, et à employer toute la force de notre entendement pour en bien juger; ce qui se résume par : juger de son mieux pour faire de son mieux. L'examen de conscience se perpétue donc et permet d'atteindre le contentement de soi lorsqu'on n'a pas failli. Descartes fait de la générosité le maître mot de sa morale (Les Passions de l'âm). 

       La modernité naissante concentre la réflexion éthique sur la question du rôle des affects.

       L'œuvre de Spinoza, notamment dans son "Ethique" traite entre autre de la force des "affections". Pour lui l'éthique est une question relative non pas aux valeurs, qui ne sont que des chimères de l'imagination, mais à la puissance d'agir. L'accomplissement de la béatitude (1. théo : félicité parfaite dont jouissent les élus. 2. bonheur parfait) et de la vertu se présente comme une libération de la puissance d'agir par l'accroissement de la puissance de connaître. Elle remet en cause l'attitude stoïcienne (l'indifférence devant ce qui affecte la sensibilité) à l'égard des passions, alors que celles-ci peuvent s'avérer vertueuses.

       Jean-Jacques Rousseau (1712 – 1778) met ainsi en avant la pitié, ou répugnance naturelle et innée à voir souffrir son semblable et d'une manière générale tout être sensible, comme seul sentiment propre a modifier1'amour de soi dans un sens éthique (Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité). <o:p></o:p>

       David Hume (1711 – 1776) tente également de montrer que la morale ne saurait découler de la raison car seules les passions sont dynamiques, et la concorde (paix, harmonie qui résulte de la bonne entente entre les membres d'un groupe) entre les hommes ne peut donc reposer que sur la bienveillance ou la sympathie (Traité de la nature humaine).

       Dans ce débat entre éthique(téléologie : étude de la finalité, science des fins de l'homme) et morale(déontologie : 1. théorie des devoirs en morale. 2. ensemble des devoirs qu'impose à des professionnels l'exercice de leur métier) Hegel (1770 – 1831) a tenté de réconcilier les préceptes de la conscience morale avec l'exigence d'institutionnalisation de ces préceptes dans un projet de vie communautaire. C'est pourquoi, rejoignant les intuitions d'Aristote, il considère qu'une éthique accomplie est indissociable d'une dimension politique : l'État moderne est précisément ce lieu où la norme peut à nouveau être vécue comme l'instrument d'un accomplissement. 

       Dans "Soi-même comme un autre" Paul Ricœur (1913 - ?) restitue bien les termes de cette opposition dans le souci de mieux articuler désir et norme, objectif de la vie bonne et formalisme de la loi. L'éthique ne peut en effet être envisagée en dehors de ces deux dimensions car elle repose entièrement sur le terme équivoque de « bien » qui est à la fois la finalité de toute existence et la limite morale de l'action.

       Ainsi l'éthique est un travail, un processus, un cheminement : c'est le chemin réfléchi de vivre, en tant qu'il tend vers la vie bonne, comme disaient les Grecs, c'est la recherche de la sagesse.

    MORALE

       La morale peut se définir ainsi : c'est l'ensemble des prescriptions fondées sur des jugements de valeur résultant de l'opposition du Bien et du Mal, considérés comme valeurs absolues ou transcendantes. Ces jugements fixent des commandements et des interdits impératifs qui constituent l'ensemble de nos devoirs. La morale répond à la question « Que dois-je faire ? ». Elle se veut une et universelle. Elle tend vers la vertu et culmine dans la sainteté (au sens de Kant : au sens où une volonté sainte est une volonté conforme en tout à la loi morale).

       D'après Kant, la morale est l'ensemble des devoirs que nous nous imposons. La morale se vit au présent, la volonté lui est nécessaire. Sa valeur ne dépend pas des effets que l'on en attend mais seulement de la règle à laquelle elle se soumet. "Une action accomplie par devoir tire sa valeur non pas du but à atteindre, souligne Kant, mais de la maxime d'après laquelle elle est décidée". Agir par intérêt conformément à la morale, ce n'est pas agir moralement. "Une action n'a de valeur morale véritable, explique Kant, que dans la mesure où elle est désintéressée". Cela suppose qu'elle n'est pas seulement accomplie conformément au devoir mais bien par devoir. Nous sommes tenus de nous soumettre à ce qui paraît universellement valable et exigible, et spécialement de respecter l'humanité qui est en nous et en l'autre. "Elle n'a aucunement besoin de la religion", nous dit Kant, ni de quelque fin ou de but que ce soit; la morale ne devient elle-même que dans la mesure où elle s'en libère. Elle n'est pas la loi de la société, du pouvoir ou de Dieu. Elle est la loi que l'individu se prescrit à lui-même : c'est en quoi elle est libre, comme disait Rousseau (1712 – 1778) "l'obéissance à la loi qu'on s'est prescrite est liberté", ou autonome, comme disait Kant "parce que l'individu n'y est soumis qu'à sa législation propre, et néanmoins universelle". Mais cette liberté ou cette autonomie ne sont que relatives, ce qui ne change pas le sentiment d'un absolu pratique et d'une exigence inconditionnelle. Qu'est-ce que la morale? C'est l'ensemble des règles que l'on s'impose, ou que l'on devrait s'imposer de façon désintéressée et libre parce qu'elles paraissent s'imposer à tous "tout seul, disait Alain, universellement".

       Cette morale est-elle universelle? Bien sûr que non, il existe des morales différentes, qui varient selon les hommes, les lieux et les époques. Le sentiment d'humanité n'appartient à personne puisque la morale est relative à toute l'humanité "chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition": Montaigne. Nul ne sait quand la morale a commencé; mais cela fait deux à trois mille ans que l'essentiel a été dit. C'est l'étonnante éclosion des messages moraux convergents des Veme et VIeme siècles avant notre ère, par Zarathoustra en Iran, Lao-tseu et Confucius en Chine, le Bouddha en Inde et les philosophes présocratiques. Depuis vingt cinq siècles elle s'universalise par un lent processus de convergence autour d'un certain nombre de valeurs communes qui nous permettent de vivre ensemble sans trop nous nuire ou nous haïr : l'Abbé Pierre et le Dalaï-lama professent des morales qui vont dans le même sens. C'est ce qu'on appelle aujourd'hui les droits de l'homme, qui sont surtout moralement ses devoirs.

       Cette morale, d'où vient-elle? Des Dieux? Ils ont pu mettre en nous, comme le voulait Rousseau "l'immortelle et céleste voix" de la conscience. C'est alors un attribut fondamental de la nature humaine : il lui suffit de réfléchir pour apercevoir sa présence. De la société? Alors il faut penser que la morale n'est qu'un produit de l'histoire, qu'elle s'est formée au fil des siècles en retenant les leçons que nous a donné la vie en commun. Imaginez une société qui prônerait le mensonge, l'égoïsme, le vol, le meurtre, la violence, la cruauté, la haine...!


       La morale est ce par quoi l'humanité devient humaine (au sens où l'humain est le contraire de l'inhumain), en refusant la veulerie (veule = qui n'a aucune énergie, aucune volonté) et la barbarie qui ne cessent de la menacer et de la tenter. Seuls les humains sur cette terre ont des devoirs, cela indique clairement la direction à prendre : agir humainement. 

    conclusion 

    La morale ne mène ni au bonheur, ni à la sagesse, ni à l'amour, elle répond seulement à la question "que dois-je faire?". Mais elle ne répond que très incomplètement à la question "comment vivre?". C'est pourquoi nous avons besoin de l'éthique. Les deux sont d'ailleurs liées par des principes moraux fondamentaux que l'on retrouve dans toutes les religions (le décalogue par exemple). L'éthique est la notion la plus vaste car elle inclut la morale dans sa réflexion. En deux mots : la morale commande, l'éthique recommande. On constate d'ailleurs dans la vie courante que l'humain favorise la morale ou l'éthique au gré des convenances ou des nécessités.

    « A quoi reconnaît-on l'homme dans l'autre ?La dignité humaine : sur quoi repose t-elle ? »

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