• La fraternité est elle une utopie?

    Michèle Gaspalou

    LA FRATERNITE EST-ELLE UNE UTOPIE ? 

     

    Après un bref rappel historique, j’évoquerai la fraternité du point de vue individuel, puis sociétal. 

     

    Rappel historique

    La fraternité est née de l’aspiration à la liberté, lors du serment du Jeu de Paume en juin 1789 dirigé par une cause commune (c’était alors une fraternité « de rébellion »).

    Déjà évoquées par Fénelon (dans Les aventures de Télémaque), affirmées comme l’idéal par les Illuminati de Bavière[1]en 1776, les notions emblématiques de liberté, d’égalité et de fraternité ont été ensuite brandies au Club des Cordeliers, fondé par Danton, en 1790. Puis Jean-Nicolas Pache, élu maire de Paris le 11 février 1793, a fait mentionner sur les murs de Paris, le 21 juin : « La République, une et indivisible – Liberté, Egalité, Fraternité ou la mort - ».

    La Constitution de 1848 a défini la fraternité comme un « principe » de la République. La devise « Liberté, Egalité, Fraternité » a été inscrite au fronton des édifices publics à l’occasion de la célébration du 14 juillet 1880, et elle figure dans les constitutions de 1946 et 1958.

    Si la liberté et l’égalité sont les socles de notre contrat social, la fraternité en est la perspective, tant individuelle que sociétale.

     

    Point de vue individuel

    Dans la vie quotidienne, la fraternité oscille entre empathie spéculative avec de lointains inconnus et engagement de proximité.

    Une approche naturaliste permet d’observer que la fraternité associe à la fois l’altruisme, l’amour, la générosité, l’affection, l’amitié, la bonté, la charité et la solidarité. Certains traits relèvent de l’instinct, d’autres sont plus intellectuels.

    L’altruisme recouvre en fait l’une des attitudes humaines les plus estimées et souvent citées, dans presque toutes les cultures, au fondement même de la vie sociale. Les sociobiologistes le rattachent à deux catégories non exclusives :

    ·                L’altruisme émotionnel, pulsion généreuse spontanée (même si inconsciemment une réciprocité est attendue)

    ·                L’altruisme rationnel qui, relevant lui d’une volonté, correspond au « donnant-donnant » de la solidarité humaine, dont il est un moteur très productif et générateur de progrès particulièrement en s’adossant sur des valeurs de responsabilité, d’autorité et plus encore de courage.

    La fraternité est une épreuve du lien avec l’autre qui se fait toujours aux risques de soi, une source d’effroi, une angoisse devant l’inconnu, le différent, l’étranger. « L’autre me regarde » a écrit Emmanuel Levinas ; il ne s’agit pas que du regard, l’autre me concerne comme étant quelqu’un dont j’ai à répondre et c’est une responsabilité inépuisable. Paul Ricoeur [2] a aussi pensé la fraternité comme projet éthique, et il définissait l’éthique par cette triade constitutive « le souhait d’une vie accomplie - avec et pour les autres - dans des institutions justes » (cf « Soi-même comme un autre »).

    En tout état de cause pour résoudre les problèmes rencontrés, il est nécessaire de faire preuve de lucidité, car sans lucidité, point de « juste milieu », point de liberté de penser et donc point de progression possible. Il faut également faire preuve de tolérance afin de dominer ses propres réticences à accepter l’autre.

    La fraternité n’est pas un état, mais une démarche, un processus qui s’éprouve au fil du temps, invitant d’abord à sortir de soi. Elle est un lien, mais ce lien n’emprisonne pas l’autre qui doit être accepté de façon inconditionnelle.  

    Tout ceci implique une démarche psychologique difficile, mais accessible. Elle ne se confond pas avec l’amitié, qui relève d’une proximité affective et intellectuelle réelle. La fraternité peut se contenter d’accepter l’autre, de le respecter dans ses idées et ses comportements, voire même de faire preuve de solidarité à son égard, le tout étant une question de dosage et de conviction.

    Renforcée souvent par l’esprit de convivialité, la fraternité contractuelle ressentie rayonne peu ou prou à l’extérieur, en société.

     

    Fraternité sociétale

    L’article 1 de la Déclaration universelle des droits de l’homme rappelle que les êtres humains « doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ».

    Cette obligation morale de devoir réciproque relève de la sphère de la communauté et se traduit, concrètement, dans un esprit solidaire (d’où découlent par exemple les protections sociales), mais elle donne lieu à deux interprétations différentes : une vision idéaliste qui fait de cette qualité un objectif supérieur à atteindre et à pratiquer, et une perspective réaliste qui tente d’adapter la fraternité aux hasards de la vie (en fonction d’évolutions sociales et/ou professionnelles, voire de choix de vie pouvant compliquer – ou faciliter - le maintien des liens sociaux).

    La fraternité républicaine renvoie au concept de « capital social » de Robert Putnam, entraide entre citoyens visant un monde meilleur, via les « liens horizontaux » : les réseaux, les normes et la confiance, qui facilitent la coordination et la coopération pour un bénéfice mutuel – ce qui est différent du « carnet d’adresses » de Pierre Bourdieu permettant d’améliorer sa propre position sociale -.

    Si elle n’est pas légiférée au niveau de l’Etat français, contrairement à la solidarité qui a même eu des « ministres de la Solidarité », la fraternité est toutefois marquée, tout au long de l’année, par diverses manifestations associatives, comme par exemple la « 4ème Fête de la Fraternité avec les migrants » organisée au Centre 8, Porte de Buc (à Versailles), l’hiver dernier.

    Par ailleurs, à un autre niveau, est commémorée chaque 20 décembre la Journée Internationale de la Solidarité Humaine, créée par les Nations Unies en 2005 et célébrant actuellement le nouveau programme de développement inclusif, à l’horizon 2030, pour assurer paix et prospérité aux peuples de cette planète.

    Le défi est immense, car l’individualisme est actuellement roi. Notre société est constituée de groupes : jeunes / vieux ; actifs / chômeurs / retraités ; hommes / femmes ; handicapés / valides ; citadins / ruraux ; autochtones / issus de l’immigration …

    Ont-ils encore un dénominateur commun ? Comment utiliser par exemple les réseaux « sociaux » pour créer de vrais liens ?

    Force est de constater que la société multiculturelle conduit à l’isolement et à l’anomie sociale, d’où la nécessité de créer des ponts avec des personnes qui ne nous ressemblent pas.

    Surtout qu’à l’instar de Margaret Thatcher qui a prétendu en 1987 « Il n’existe pas de société, seulement des hommes et des femmes individuels », l’idéologie néolibérale régnante est une dangereuse façon de justifier une inégalité omniprésente. Il n’y a alors pas d’intérêts collectifs de classe, mais une simple foule d’individus prenant des décisions rationnelles pour maximiser leur autonomie personnelle.

    Bien au contraire, la fraternité républicaine est un élan vers une vraie démocratie, complète, participative, coopérative, socialement durable et vivifiée par une constante créativité citoyenne, tant il est vrai que « la fraternité s’apprend ! On ne naît pas fraternel, on le devient », comme le rappelait Abdennour Bīdar [3] [cf. son « Plaidoyer pour la fraternité » (page 72)]. 

    Pour conclure :  autant rechercher la simplicité et la qualité conviviale dans le cadre d’une franchise bienveillante, sensible au souci de l’Autre et aux actions collectives, dans le respect des différences et la réciprocité des efforts d’ouvertures.



    [1] LES ILLUMINATI DE BAVIERE sont une société secrète allemande du XVIIIème siècle qui se réclame de la philosophie des Lumières.

    [2] PAUL RICOEUR (1913 – 2015) : philosophe français qui s’est intéressé tant à l’existentialisme chrétien qu’à la théologie protestante.

    [3] ABDENNOUR BIDAR : philosophe français contemporain, spécialiste de l’Islam.

    Michèle Gaspalou

     

    « C.R. du 20 Oct 2018 La gouvernance d’une Nation par l’autorité démocratique est-elle possible ?C.R. du 10 Nov. 2018. La fraternité est elle une utopie? »

  • Commentaires

    1
    Dimanche 11 Novembre à 23:05

     

    Comme souvent lorsque les mots possèdent plusieurs synonymes, j'ai eu du mal à faire la différence entre fraternité, altruisme, générosité, solidarité, etc. Cela est encore plus vrai actuellement puisqu'une proposition a été faite dans le cadre de la modification de la Constitution (je n'ai plus la référence) visant à remplacer le mot "fraternité" de la devise française par "solidarité" : "Liberté, égalité, fraternité" deviendrait "Liberté, égalité, solidarité". Sur le fond, cela changerait-il grand chose ? Même sur le seul plan symbolique ? Je suppose que vous avez dû parler de ces définitions pendant la réunion.

    Au-delà des subtilités séparant ces mots, on voit bien ce qui sous-tend cette affaire, qui est profondément humaniste : c'est la confiance entre les gens. Et cela montre bien ce que tu dis dans ton texte, que la fraternité est un objectif, un but à atteindre, et non un état naturel de l'homme.Cette confiance doit se manifester tous les jours dans le moindre des actes ordinaires, et se fonde sur l'hypothèse que tout le monde devrait se comporter de la même façon que soi-même, et nous ne sommes pas parfaits. Ce n'est malheureusement pas toujours le cas, on le voit bien en ce moment ou la méfiance entre les personnes et envers les institutions a plutôt tendance à envahir le paysage (il suffit de lire les commentaires aux articles de la plupart des journaux sur Internet).

    2
    Daniel
    Mardi 13 Novembre à 14:14

    Entre guillemets, mes propos évoqués lors du café débat du Samedi : 10/11/2018 au regard du texte de Michèle

    Compléments sur le  Rappel historique

    « C’est lors de la Révolution française que cette notion est entrée dans le langage courant : entre citoyens, le bonjour d’alors se dit « Salut et Fraternité ». Pour autant, elle est absente de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. C’est la Fraternité qui fut à l’origine de l’abolition de l’esclavage, d’abord sous la Révolution de 1789 par le décret du 29 août 1793, puis de manière définitive par la révolution de 1848 par le décret du 27/04/1848, auquel Victor Schœlcher attacha son nom. Au passage, la loi du 20 Mai 1802 est un retour sur les principes de la loi abolitionniste du 4 Février 1794 qui avait aboli l’esclavage. » 

    La Constitution de 1848 « sur proposition de Lamartine » a défini la fraternité comme un « principe » de la République. La devise « Liberté, Egalité, Fraternité » a été inscrite au fronton des édifices publics « et parfois sur les églises ex à Loix Ile de Ré »

    Remarques sur le Point de vue individuel

    « On ne revendique pas ces éléments » (l’altruisme, l’amour, la générosité, l’affection, l’amitié, la bonté, la charité et la solidarité) « comme on revendique la Liberté l’Egalité, par conséquent ce ne peut être un droit, c’est du ressort d’un devoir. C’est du domaine de la philanthropie (aimer l’humain, qui s’occupe d’améliorer le sort des autres) »

    La fraternité n’est pas un état, mais une démarche, un processus qui s’éprouve au fil du temps, invitant d’abord à sortir de soi. « (citation de Marie de Solesmes) ‘la Fraternité ce n’est pas seulement donner ce que l’on a, c’est avant tout, offrir ce que l’on est’ ».

    Remarques sur la Fraternité sociétale

    « C’est par elle que l’on mesure la qualité de cohérence de la communauté nationale. »

    Si elle n’est pas légiférée au niveau de l’Etat français « puisque c’est un devoir, p71-72 du livre Abdennour bidar « et quand bien même la Fraternité serait une utopie, à l’impossible nul n’est tenu, seuls les plus grands idéaux ont toujours donné à notre espèce humaine sa pleine mesure ». 

    « Pour les confréries médiévales de métiers, puis le compagnonnage, l’idéal fraternel concernait un devoir d’entraide corporative. George Sand à écrit ‘il y a  un devoir noble, plus vrai que tous ceux des initiations et des mystères : c’est le devoir de Fraternité entre les hommes’. »

    En complément de la conclusion de Michèle : « La Fraternité a perdu en densité humaine et en souci de l’autre. Voir sondage en Mai 2008 pour les 40 ans de 1968 ‘quelles valeurs avez-vous souhaité transmettre à vos enfants è parmi les 6 valeurs mentionnées (La liberté 41%, l’esprit critique 24%, la solidarité 23%, la tolérance 16%, la justice 12%, le travail 4%), ne figure pas la Fraternité’. » 

    « cf Charles Gonthier (juge à la cour suprême Canada 1928-2009) ‘la Fraternité a bien sûr ses limites, est-ce une utopie de vouloir résoudre les conflits qui mettent aux prises les individus avec des communautés ou des nations, il est de notre devoir de mettre tout en œuvre pour que l’esprit de Fraternité vienne porter secours à ceux qui tentent de maintenir la paix et l’harmonie. »

    Nota : « Quant à l’individualisme, évoqué par Michèle, mes remarques déjà faites le 13/09/2016 :

    Le Larousse donne 3 définitions à l’individualisme : 

    « Doctrine qui fait de l'individu le fondement de la société et des valeurs morales. » 

    « Attitude favorisant l'initiative individuelle, l'indépendance et l'autonomie de la personne au regard de la société. » 

    « Tendance à s'affirmer indépendamment des autres, à ne pas faire corps avec un groupe

     

    Finalement, l’individualisme ne consiste pas nécessairement à ne penser qu’à soi. Lorsque l’individualisme est trop poussé, il se transforme en « égoïsme », et c’est bien l’égoïsme, défini comme « Attachement excessif porté à soi-même et à ses intérêts, au mépris des intérêts des autres. » qui s’avère dangereux. 

    A l’inverse, l’individualisme est nécessaire pour l’accomplissement de soi. Finalement être individualiste, c’est garder son esprit critique en toute  situation . Et cela est nécessaire pour avoir une amélioration constante de notre société. »

     

    Lors du café débat à la remarque faite la devise en 2018 serait plutôt « Liberté Productivité Compétitivité », mon commentaire a été de signaler que l’on tend vers le ‘darwinisme social (L'expression "darwinisme social" désigne l'application de la théorie de la sélection naturelle, en principe réservée au monde animal, à la société humaine, avec son esprit de compétition et de productivité, et ses connexités avec l’eugénisme’ et ses travers, ceci pouvant faire l'objet d'un autre débat.

    Lorsqu'il n'y a pas d'enjeu, comme lors du match de football du 12 Juin 2018, avec l'équipe des anciens vainqueurs de la coupe du monde de 1998, contre une équipe de sélection mondiale,on a pu voir de la Fraternité.

     

     

      • Mardi 13 Novembre à 19:15

        Deux remarques à propos de l'enquête de 2008 :

        - Je ne suis pas sûr que "esprit critique" soit une valeur. C'est une compétence, ou un aspect de l'intelligence, car il n'y a aucune connotation morale dans cette qualité qu'on peut développer comme on développe sa compétence en management ou en économie

        - je citais le rapport du Sénat (je crois) qui proposait de remplacer "fraternité" par "solidarité". Cela veut bien dire que beaucoup de gens, et non des moindres, utilisent ces mots comme des synonymes, et que le concept de fraternité figure bien dans l'enquête.

        -

    3
    Pierre M.
    Jeudi 15 Novembre à 16:48

    Si l’on raisonne en termes de système politique, la devise « Liberté, Egalité, Fraternité » définit de façon remarquable de précision et de concision les conditions d’existence et de bon fonctionnement d’une société démocratique.

    Liberté caractérise les propriétés de chacun des éléments (les citoyens) constituant ce système (la société), égalité la pondération de chacun de ces éléments, fraternité la liaison entre eux, sans laquelle il n’y aurait pas de système viable. D’autres systèmes existent ou ont existé, qui tiennent compte de la façon dont les individus s’identifient dans le monde, par exemple dans leurs relations avec la Nature (voir les quatre ontologies de Philippe Descola). Il n’est pas question de porter un jugement de valeur : nous sommes sans doute tous persuadés ici de la pertinence de notre système, mais pas au point de vouloir l’imposer de force aux autres (c’est hélas ce à quoi les colonisations aboutissent).

    Mais le système défini par cette devise existe-t-il ?

    D’abord il faut rappeler l’opposition classique entre les deux premières valeurs. Cela apparaît nettement dans les différentes conceptions du Contrat social : schématiquement, la tradition anglo-saxonne (Locke notamment) insistant davantage sur la liberté, la tradition rousseauiste, française donc, insistant plutôt sur l’égalité. Moins de libre Liberté serait donc le prix d’une plus égale Egalité. C’est, en gros, une des lignes de clivage entre les sensibilités politiques de droite et de gauche. Dans ce clivage la Fraternité est souvent le parent pauvre oublié, laissé au bon vouloir des individus ou des institutions qui les rassemblent.

     

    La question qui est posée est de savoir si cette devise est effectivement celle de notre système politico-économique actuel. Rien n’est moins sûr. Il se définirait plutôt par la triade Liberté, Productivité, Compétitivité. Productivité n’est pas conciliable avec égalité, car il est bien évident que chaque individu n’a pas la même productivité et que normalement il y a un lien entre productivité et rémunération. De même compétitivité n’est pas compatible avec fraternité[1].

    Ce n’est pas une critique : un tel système est viable puisqu’il fonctionne. On peut avoir de bonnes raisons de le défendre. Contester la pertinence de la productivité et de la compétitivité est stupide lorsqu’on appartient à ce système : quel chef d’entreprise sensé y renoncerait ? Ce qui pose problème est la question de la pérennité de ce système. C’est à ce niveau que se situe le malentendu : il y a ceux qui sont persuadés que le système capitaliste actuel (il faut bien lui donner un nom) est durable et que, malgré ses défauts, il est améliorable et durable en l’état. L’Histoire semble leur donner raison : ce système a survécu à de nombreuses crises et à de multiples attaques. Il y a ceux qui pensent que, du fait de sa dynamique actuelle, il conduit à une impasse. Et ceux qui pensent que ce système porte en lui à la fois sa propre déchéance et sa propre renaissance, par les crises ou par les guerres[2].

    Le partage entre ces différentes visions dépend sans doute beaucoup des a priori économiques et politiques de chacun. Il dépend surtout des perspectives qu’on se donne et du fond culturel de chacun. Pour la majorité des hommes (et des femmes) politiques, la perspective est le court terme (la politique est « l’art de prévoir le présent » comme le professait Edgar Faure) dans ces conditions il est tentant de concevoir le futur comme une simple prolongation du présent. Cette tentation est regrettable, bien que pardonnable chez les personnes qui n’ont pas un minimum de connaissances en biologie ou en mathématiques très élémentaires.

    En effet, la biologie la plus basique permet de comprendre comment évolue un système vivant, comment il s’auto-organise, croît, résiste au désordre et même se nourrit de celui-ci, comment il disparait (voir p. ex. Henri Atlan etc.). Quant aux mathématiques, un élémentaire calcul de tendance montre qu’une croissance infinie dans un monde fini est impossible. En conditionnant toute activité économique au retour sur investissement, le système capitaliste est condamné à rechercher sans fin la valorisation du capital investi et donc la croissance. Imaginons une croissance régulière de 3 %/an, un calcul simple montre qu’au bout de 100 ans cela revient à multiplier par presque 20 (en fait 19,2) le volume produit (multiplié par 369,4 en 200 ans, 7098,5 en 300 ans !!!!!). Et évidemment les consommations de ressources nécessaires à cette production, la consommation des produits finis, iraient dans les mêmes proportions. Et bien sûr aussi déchets et polluants puisque consommer ne consiste en rien d’autre que de dégrader le produit  élaboré sans l’annihiler (« rien ne se perd, rien ne se crée »). C’est totalement absurde. A un moment donné il faut bien que la tendance s’infléchisse.

    Une petite précision pour relever des critiques entendues. Il est vrai que la croissance dont il est question ici est la croissance en volume et non en valeur. Le fait qu’il faille passer par un indicateur économique comme le PIB ne change rien à l’affaire : il est rendu nécessaire car c’est la seule unité de mesure qui permet de globaliser dans une même évaluation des choses aussi disparates qu’une automobile, une bière bue au bistro, une place de cinéma, ou un voyage d’agrément dans un paradis fiscal. La variation de volume se mesure en calculant le PIB à prix constants.

    Autre objection entendue : les produits et services du futur seront de plus en plus dématérialisés (moins de lettres envoyées et davantage de courriels). Objection non valable : ces productions ne se créent pas à partir de rien (voir la montée en puissance de l’énergie consommée en matière de numérique).

     

    En définitive, beaucoup pensent que tout peut continuer sur la même tendance (voire une tendance accélérée comme celle de la loi de Moore), car ils misent sur plusieurs paramètres : la découverte de nouvelles ressources, une plus grande efficacité de l’utilisation des ressources actuelles, la substitution de certaines d’entre elles… Ils misent sur le génie humain qui a toujours su maîtriser le passage de caps difficiles. Ils n’ont pas tort, mais dans une certaine limite. Ils devraient aussi écouter les mises en garde de certains penseurs qui ne sont pas tous des adeptes de la décroissance (Jacques Ellul,  André Gorz, etc.). Je me contenterais de les inciter à méditer sur le concept de circulus de cet étonnant Pierre Leroux. Ou encore, quelque prévention qu’on puisse avoir à l’égard de ce philosophe suspect de sympathie nazie, s’imprégner de la mise en garde de Heidegger sur la technique moderne : elle ne demande pas à la Nature une pro-duction, ce que celle-ci nous offre généreusement, mais elle la soumet par sa pro-vocation : elle la met en demeure de nous livrer plus d’énergie qu’elle ne serait disposée à nous fournir spontanément.



    [1] A ce propos puisqu’il fut question des aventures de Télémaque dans le texte proposé, il faut rappeler une citation de Fénelon « L’émulation est un aiguillon à la vertu » (en latin aemulare = chercher à égaler, et non à dépasser).

    [2]Jusqu’à présent, la meilleure solution apportée par le capitalisme pour résoudre des crises économiques d’une telle ampleur a été le recours à la guerre. On détruit tout et on recommence… (Daniel Cohen, oct. 2018). 

     

      • Jean-Jacques
        Vendredi 16 Novembre à 09:10

        Pour clore (?) le débat...

    4
    Daniel
    Vendredi 16 Novembre à 13:29

    Egalité "dérisoire" pour ceux qui ignorent l'article fondamental des droits de l'Homme : "les hommes naissent libres et égaux en droit". Cet article n'est pas à baffouer.

    5
    charlotte
    Vendredi 16 Novembre à 18:11

    Et pourtant, Daniel, ne l'est-il pas le plus souvent ? Un peu d'humour, que diable !

    J'en reviens, pardon Jean-Jacques, au terme "fraternité" de la devise Républicaine. L'idée, on l'a dit, est issue du livre de Thomas Moore, "UTOPIA ". Saint Thomas, puisqu'il fut canonisé pour être resté fidèle à l'Eglise romaine, prône, entre autres,  l'idée  d'amitié obligatoire pour la bonne harmonie d'un état.  Cette idée sera reprise par Camille Desmoulins et Robespierre qui, embarrassés par le mot amitié,  opteront pour le terme " fraternité". Les communistes, eux,  emploieront le mot "camaraderie" . Je pense comme Jean-Jacques que celui de "solidarité" conviendrait peut-être mieux  à partir du moment où l'on rend ce principe obligatoire, comme dans "Utopia". Car enfin, on peut être solidaire par devoir, mais le terme "fraternité" est teinté d'un sentiment d'affection, d'amour, or on ne peut rendre l'affection obligatoire et on ne peut aimer par devoir.

    Cela me rappelle  la terrible mésaventure d'une jeune Anglaise… Allez ! laissez-vous entraîner dans cette petite  digression :

    Elle avait épousé son mari par amour ou peut-être bien, sans qu'elle le sache, par amour de l'idée qu'elle se faisait de l'amour. Cela arrive souvent ! Il lui avait fait quitter sa ville et ils vivaient dans un trou perdu au milieu d'une forêt bourbeuse où jamais personne ne venait leur rendre visite. Elle cultivait des carottes, des choux et des patates, elle désenvasait la marre, élevait des poules et un cochon. Elle ne s'aperçut  pas qu' elle ne rêvait plus. Et lui, le mari, ne la voyait pas mais était de plus en plus exigeant. je passe par dessus  le temps : un jour qu'elle cassait des bûches devant leur maison, il revint tout aviné et rigolard de la ville. Lorsqu'elle le vit sortir de sa voiture, elle eut une brusque révélation, comme Paul Claudel derrière son pilier dans la cathédrale Notre Dame un soir de Noël : en un éclair, elle réalisa qu'il avait tué tout ce qu'elle aimait d'elle-même : sa tendresse, sa gentillesse, son envie d'aimer , et que tout ce qu'elle faisait depuis des années, c'était par devoir, plus rien par amour. Alors, désespérée, sans le faire exprès, sans aucune  méchanceté,  elle lui asséna un grand coup de hache sur le crâne.  

    Moralité : on ne peut contraindre quiconque à de bons sentiments, mais on peut organiser des systèmes de solidarité afin de parvenir à l'harmonie dans un pays ; ça + l'Egalité + la Liberté et on parvient à un merveilleux idéal !!!

    Le blog est enfin sorti du bloc de réanimation et c'est tant mieux. on lui souhaite bonne vie !

    Je n'en abuserai pas, promis !

    Charlotte

    Je crois avoir inventé l'histoire de la petite Anglaise ! Bon y'en a bien qui écrivent en  alexandrins… 

     

    6
    Pierre M.
    Lundi 19 Novembre à 15:22

    Hachement bien l’histoire racontée par Charlotte !

    D’accord aussi pour penser que solidarité conviendrait peut-être mieux que fraternité, en ce sens que cela dépasse le constat « nous sommes frères (et sœurs) » pour aboutir à une proposition plus active « nous sommes donc solidaires ». Mais qu’importe, Liberté, Egalité, Fraternité est une belle devise dont on aimerait qu’elle fut incarnée dans le quotidien. Je maintiens pourtant qu’aujourd’hui la devise effective de notre République est « Liberté, Productivité, Compétitivité ». Ce n’est pas une critique c’est un constat. En économie, dans notre système la rémunération tend à s’aligner sur la productivité des agents, et celle-ci est très variable selon les situations. Résultat : les inégalités augmentent, toutes les études micro et macroéconomiques récentes le montrent. En matière de droit le beau principe du suffrage universel ne s’applique pas dans entreprises : pourquoi seuls les détenteurs de capital ont-ils droit de vote, pourquoi leur voix est-elle proportionnelle à la quantité de capital qu’ils détiennent (au moins dans les coopératives le principe est « un homme, une voix ») ? La quête de l’égalité a encore du chemin à faire.

     

    Quant à la Fraternité, que dire lorsque ceux qui accueillent, logent et nourrissent des migrants sont considérés comme des délinquants ? On peut se réjouir des mobilisations de bonnes volontés qui accompagnent le mouvement des Resto du Cœur, mais comment interpréter le fait que notre beau pays la France n’a adopté aucun des divers textes internationaux visant le droit à l’alimentation  (elle applique seulement le règlement européen de mars 2014 relatif au Fonds européen d’aide aux plus démunis) ? 

     

    Pourtant la Fraternité – quel que soit le nom qu’on lui donne – transcende toutes les morales. C’est une propriété essentielle des êtres vivants. Une condition de leur survie : dans le processus de sélection darwinienne à laquelle tous les êtres vivants sont soumis, ne demeurent que ceux dont le comportement est adapté au milieu qu’ils habitent. C’est ainsi que chez les végétaux comme chez les animaux, seuls perdurent ceux qui ont adopté des pratiques comme la coopération (Symbiose par exemple) ou l’altruisme. On trouve des comportements altruistes jusque chez certains êtres unicellulaires (amibes acrasiales, levure de bière) dont certaines "se sacrifient" pour que demeure leurs colonies en milieu hostile.

    Pour certains cette fraternité devrait dépasser le cadre de nos « frères humains », elle s’appliquerait aussi aux animaux (voir les mouvements anti-spécistes). Et pourquoi pas aux végétaux : c’est ce que pense  le neurobiologiste Stefano Mancuso qui plaide pour la reconnaissance d’un « droit des plantes » qui tiendrait compte de leur intelligence et de leur sensibilité. Pourquoi pas aussi avec les êtres inanimés qui ont aussi une âme à en croire le poète ? Diverses traditions spirituelles en sont convaincues : à côté du Dehors des choses il existe aussi un Dedans (Atman des brahmanistes, jiva des jaïnistes et même chez Teilhard de Chardin). Où arrêter le curseur ? Comme l’écrit la philosophe Brigitte Laquièze, qui se demande si le fait d’éplucher des pommes de terre ne risque pas de confiner à la barbarie : « I’étape suivante sera peut-être de reconnaître des droits équivalents aux autres espèces et au minéral et d’interdire les ricochets au nom du droit des cailloux à ne pas être manipulés sauvagement pour des raisons futiles » (Les malheurs de Sophie, in « Au-delà des OGM », Presses  des Mines, sept. 2018).

    Sans aller jusque là, si la fraternité était un peu plus fraternelle entre les êtres humains, notre monde serait sans doute bien plus harmonieux.

    Merci Michèle de nous l’avoir rappelé.

     

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