• LA COLONISATION, UN BIEN OU UN MAL ?

    LA COLONISATION, UN BIEN OU UN MAL ?

    Jean-Claude Charmetant – 6 avril 2019

    La colonisation est vieille comme le monde et ne semble pas prête à disparaître. Les premières bactéries, sources de la vie sur Terre, ont peu à peu colonisé la totalité de la planète, continents et océans. La plupart des espèces végétales et animales ont fait de même. Homo sapiens, notre espèce, n’a pas failli à cette règle. Parti d’Afrique orientale (1), il est remonté jusqu’au proche Orient où se situent les plus anciennes civilisations connues. De là, il a poursuivi sa course vers l’Europe à l’ouest et, à l’est, vers l’Asie, puis vers les deux Amériques et les innombrables iles de l’océan Pacifique. Cela aux dépens, là où elles étaient présentes, d’autres espèces voisines, Neandertal en Europe, homo erectus, homo habilis et d’autres qui ont toutes disparu - en nous laissant toutefois quelques gènes.

    Depuis environ 3 000 ans, presque tous les peuples ont été colonisateurs ou colonisés, parfois les deux. Le plus grand pays à n’avoir jamais été colonisé est la Chine ; à l’inverse, des Chinois ont essaimé dans de nombreux pays. Colonisateurs et colonisés en ont conservé des vécus très divers. La France qui fut une des premières puissances coloniales, en est restée marquée, parfois très négativement.

    Avant de porter des jugements, il faut bien délimiter le sujet. Nous empruntons donc au Larousse la définition de la colonisation. Il en donne plusieurs. Coloniser, c’est : 1. Transformer un pays en une colonie, territoire dépendant d’une métropole. 2. Peupler de colons un pays ou une région. 3. Le placer sous sa dépendance économique. 4. occuper en grand nombre un lieu, même temporairement (par exemple le tourisme de masse).

    Je ne vous parlerai que des trois premiers aspects, colonisation permanente ou, au moins, durable. La colonisation a souvent donné lieu à la constitution d’empires, c’est-à-dire d’ensembles soumis à une même domination militaire, politique, économique et culturelle.

    Dans ce cadre, je vous propose un rapide survol de la période historique. Les Grecs -si on excepte l’empire éphémère d’Alexandre le Grand - ont établi des colonies tout autour de la Méditerranée (chez nous, Phocée) sans idée de domination politique ou culturelle mais pour y faire du commerce avec les populations avoisinantes.

    Les Romains ont procédé tout autrement, établissant leur domination sur des pays entiers mais sans aller les peupler, hormis les garnisons militaires et quelques fonctionnaires. Curiosité de l’histoire : les Grecs ont été incorporés à l’empire romain mais, en matière culturelle et religieuse, ce sont eux qui ont colonisé les Romains. De même, ceux-ci ont fini par adopter une religion née dans une de leurs possessions, la Palestine. On peut alors parler de colonisation de l’intérieur ; nous aurons l’occasion d’y revenir.

    Au Moyen-Age, les Vikings ont fait de multiples incursions vers l’Islande et le Groenland, la Russie, l’Amérique du Nord et, pour ce qui nous concerne, la Normandie où ils ont adopté la langue et les usages existants. Colonisation sans domination politique. Mais ces mêmes Normands ont ensuite établi leur domination sur la Grande Bretagne à laquelle ils ont notamment apporté leur langue (le français) qui, par mixage avec la langue saxonne, a donné l’anglais.

    Vinrent ensuite ces grands explorateurs que furent les navigateurs espagnols et portugais. Ils ont conquis, puis contribué à peupler l’Amérique Centrale et du Sud, sans parler des comptoirs établis par les  Portugais en de multiples points d’Afrique, en Inde et même en Chine.

    Enfin, plusieurs pays européens, principalement l’Angleterre et la France qui possédaient déjà  des comptoirs et des îles, ont progressivement conquis ou « protégé » les pays qui restaient, principalement en Amérique du Nord, en Afrique, au Moyen Orient et dans le Pacifique.

    On peut examiner cette histoire suivant trois facettes : La colonisation a-t-elle apporté du bien ou du mal :

    - aux populations colonisatrices,

    - aux populations colonisées,

    - aux territoires conquis ou occupés ?

    Pour les colons, l’expatriation et l’occupation de territoires le plus souvent inexploités, n’a pas toujours été une partie de plaisir. Les cadets de familles aristocratiques qui sont partis créer en Amérique subtropicale des plantations de coton et de canne à sucre ont rapidement bénéficié de maisons confortables et fort agréables. Ils ne travaillaient pas de leurs mains car ils bénéficiaient d’une main d’œuvre bon marché, principalement des esclaves noirs fournis par les « négriers ».

    Au contraire, la majorité des Européens qui se sont expatriés sur tous les continents cherchaient à échapper à la misère et à ne pas mourir de faim. La plupart ont connu, pendant plusieurs générations, des conditions très dures. Il leur a fallu conquérir leurs terrains, souvent au prix de luttes violentes avec les populations autochtones (le folklore illustré par les westerns n’est guère éloigné de la réalité). Construire leurs maisons, fabriquer leur matériel et pratiquement tout ce qu’on ne pouvait pas trouver – le développement du commerce n’est venu qu’après.

    Quant aux colonisateurs forcés que furent les esclaves africains, leur sort est bien connu ; on sait qu’il était encore moins enviable.

    Aujourd’hui, tous les pays sont officiellement décolonisés, ayant rompu leurs liens avec la mère patrie, sauf une relation symbolique entre le Royaume-Uni et ses dominions, Canada, Australie… L’un des premiers pays indépendants fut les Etats-Unis depuis la guerre d’indépendance. En Afrique, la république sud-africaine. Mais la colonisation des autochtones par les blancs, politique, économique, culturelle, y subsistait.

    Les colonisés ont été traités de façon très diverse. Souvent, ils ont été exterminés pour faire de la place aux colons. Ainsi, peu de temps après l’arrivée de Christophe Colomb, il ne restait plus aucun Amérindien aux Caraïbes. Aux Etats-Unis, ils ont été parqués dans des réserves bien plus petites que les territoires qu’ils occupaient depuis la nuit des temps ; mis hors d’état de nuire par d’abondantes distributions d’alcool. Quant aux aborigènes d’Australie, pris de remords, le Gouvernement australien a regroupé des milliers d’enfants dans des écoles spécialisées pour leur apprendre à devenir comme les occupants, créant une génération de gens coupés de leurs racines.

    Les Espagnols et les Portugais ont procédé moins brutalement. Après s’être interrogés sur le caractère humain ou non des Amérindiens (la controverse de Valladolid), ils ont conclu qu’il s’agissait bien d’êtres humains. Mais, pour qu’ils le soient complètement, il fallait en faire des catholiques, ce qui fut fait. En même temps, presque partout, seuls l’espagnol ou le portugais leur ont été enseignés ; seuls trois pays, le Paraguay, le Pérou et la Bolivie, ont une langue locale comme deuxième langue nationale. Ce dernier pays est le seul d’Amérique latine dont le Président est un Amérindien depuis 2006. Enfin, le métissage occupants/occupés est devenu monnaie courante.

    Dans tous les cas de colonisation « dure », les traditions et les usages locaux ont donc été fortement combattus, ce qui ne signifie pas qu’ils aient totalement disparu. La plupart des autochtones, à défaut d’une véritable double culture, ont créé une sorte de mélange. De même, en Afrique ou aux Caraïbes, on peut être chrétien ou musulman sans avoir renoncé à l’animisme.

    Enfin, il existe de nombreux cas de colonisation douce. Il s’agit généralement de protectorats. Si on s’en tient à la France, citons la Tunisie, le Maroc, l’Indochine. L’organisation locale, politique et juridique a subsisté pour les autochtones, l’administration et les lois métropolitaines ayant prise sur les Européens. Hormis les périodes de combats, pour « pacifier » ces pays puis, pour eux, conquérir leur indépendance, la colonisation a peu modifié les conditions de vie des habitants, hormis une nette hausse de revenu pour ceux qui ont bénéficié d’une instruction poussée et ont eu accès à des emplois nouveaux et un accroissement exponentiel de leur population du fait de la diffusion de la médecine.

    Les territoires ont été diversement façonnés par la colonisation. En bien : construction de ports, de routes, de voies ferrées, de villes modernes que les populations locales ont donc reçu en héritage lors de la décolonisation.

    Plus mitigé : pour mettre en culture de nouvelles terres et nourrir des populations croissantes, il a fallu souvent détruire la forêt. C’est particulièrement grave pour les forêts tropicales, que ce soit l’Amazonie, l’Afrique ou l’Indonésie. Plus près de nous, l’Afrique du Nord était il y a 2 000 ans, une région boisée et tempérée. Le déboisement a commencé lorsque les Romains ont eu besoin de plus de blé, d’olives, de fruits. Il est devenu quasi-total quand les nomades arabes sont arrivés avec leurs moutons et leurs chèvres, rendant cette région quasi aride, minée par l’érosion et sujette à de forts écarts de température.

    Pour terminer, une dernière forme de colonisation est l’afflux en Europe de populations venant d’Afrique du Nord, d’Afrique noire, de Turquie et du proche Orient. Elle suit un processus particulier, inverse de celui décrit pour la colonisation française en Algérie. Les migrants ne se présentent pas comme conquérants. Avec la complicité des autochtones, ils se regroupent dans des zones où ils deviennent parfois majoritaires. Discrètement, (hormis le port du voile par les femmes, tandis que les hommes sont souvent barbus et la tête couverte), ils font régner leurs propres coutumes et leurs lois – la charia pour les musulmans. Ce phénomène n’est plus marginal : Actuellement, un garçon sur cinq qui nait en France reçoit un prénom musulman. Cela contribue à la percée du populisme au sein de nombreux peuples d’Europe, pas forcément chez ceux qui, comme les Suisses, hébergent le plus d’étrangers en sachant les convertir à leur propre mode de vie, mais chez les peuples qui sentent leur langue, leurs coutumes et leur mode de vie particulièrement menacés.

    Après rapide survol des multiples formes qu’ont pris, au cours des siècles, les colonisations initiées et subies par homo sapiens, libre à chacun de démêler le bon du mauvais, selon ses propres critères. En pensant qu’une même colonisation peut revêtir plusieurs facettes. C’est ainsi que l’Empire romain qui a parfois été brutal au moment de la conquête de nouveaux territoires, n’a laissé, après quelques siècles d’occupation, que de bons souvenirs chez les peuples qu’il avait conquis, hormis les quelques milliers de martyrs chrétiens tués avant qu’il adopte cette religion. Nous-mêmes trouvons souvent parmi les colonisateurs et les colonisés des gens qui ont gardé un bon souvenir des moments vécus ensemble et qui l’ont parfois transmis à leurs enfants.

    Bibliographie.   Yuval Noah Hariri - SAPIENS. Albin Michel. 501 p.

    Arthur Conte - L’EPOPEE COLONIALE DE LA FRANCE. Plon. 542 p.

    Pierre Singaravélou - LES EMPIRES COLONIAUX.  Editions Points. 458 p.

    HISTOIRE SECRETE DE LA GUERRE D’ALGERIE.

    Jacques ROSEAU - LE 113e ETE. Robert Laffont.

     

    Pour lire le C.R. du débat, cliquer ici

     

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