• En quoi l'économie du partage changera-t-elle notre société?

    En quoi  l'économie du partage changera-t-elle notre société?

    (CD du 10 septembre 2016 – J-P Vérollet)

     

    L’économie du partage (ou collaborative ou participative ou…) consiste en général à simplement échanger ou à prêter contre argent (voir gratuitement : logiciels libres- don) un bien (son véhicule- son appartement- un parking- un jardin) ou à rendre un service payant (covoiturage- VTC- colocation- espace de cotravail (« coworking »)- fablabs- cuisinier à domicile- table d'hôtes -… ) à des inconnus par l’intermédiaire le plus souvent d’un site internet.

     

    Avant de réfléchir aux conséquences, remontons  l’histoire des échanges  et du commerce entre  personnes.

    Au début l’autarcie tribale entrainait  peu de besoin d’échanges résolus par le troc (ou la force ?).

    La tribu grandissant, les  objets se complexifiant, les métiers se diversifiant de plus en plus, les échanges se multiplient afin de se nourrir, se vêtir, se loger, s’équiper. Même en pratiquant le troc, il est nécessaire de convenir d’une valeur d‘échange (3 œufs frais pour que je te donne un litre de lait du jour ou 2 moellons dans un mois). Assez vite ensuite et partout, il est apparu des monnaies locales concrètes, parfois étonnantes. Les états, voyant dans la monnaie un symbole de puissance et surtout un avantage financier pour eux, se sont rapidement attribués le monopole de battre monnaie.

    Indispensable aux citoyens pour payer ses achats quotidiens, la monnaie sert aussi à mesurer la valeur, à donner, à épargner, à transmettre en succession, à jouer, à montrer sa fortune, à payer ses impôts, … et elle existe sous de multiples formes : fiduciaire (pièces-billets) et surtout scripturale à 90%.

    Aujourd’hui, nous vivons dans un monde assez transparent financièrement au moins pour les salariés (~ 90 %) dont les déclarations d’impôts arrivent efficacement pré-remplies.

    Au XX ème siècle, des pratiques collaboratives existaient bien sûr, par exemple l’auto-stop, des entrepreneurs lançaient leurs jeunes pousses ou « start-up »  comme depuis toujours et  la mise en question de la monnaie officielle se manifestait localement de 2 façons principales.

    D’un côté, le travail au noir où, pour divers motifs, le service rendu est payé en argent liquide sans laisser de traces légales, pour par exemple ne pas payer les impôts, les charges sur salaire, les assurances  ou la TVA sur les échanges, …. ceci au détriment de l’état et accessoirement … de la mesure du PIB.

    D’un autre, des tentatives de relancer la vie sociale et économique locale en développant  l’entraide ou le troc au-delà du petit cercle naturel. Elles ont vite buté sur la non-simultanéité des besoins  habituelle au troc et ont fait le choix de créer des monnaies locales (par exemple le SEL : Système d’Echange Local) pour aussi marquer leur territoire et symboliser l’extension de ces pratiques. Ce  faisant, elles ont conféré tous les avantages pécuniaires du travail au noir aux pratiquants car leurs échanges ne sont ni taxés, ni traçables mais restent bien intentionnés au demeurant.

    L’auto-stop, pourtant doté d’une bonne image de convivialité et de pré-écologie, déclinait depuis les années 70. Sans faire de recherche, je note comme cause possible l’enrichissement général et la forte diffusion de la voiture. Je pense aussi à la montée de l’insécurité (réelle ou fantasmée ?) pour les transporteurs et les transportées (és), à la pression du temps (prendre une personne fait perdre un temps estimé précieux- je ne peux plus attendre éternellement au bord de la route) et à l’individualisme (un piéton qui circule avec un casque audio  va-t-il  prendre un auto-stoppeur quand il conduit sa voiture ?).

     

    Et survient Internet, son effet vitrine et ses informations très faciles d’accès, et  en corollaire (ou indépendamment ?) une plus grande envie d’autonomie chez beaucoup de personnes en particulier jeunes !

    Et l’auto-stop devient le co-voiturage ! Plutôt que d’attendre au bord de la route l’arrêt de plus en plus improbable d’un automobiliste aux motivations inconnues, je prépare mon déplacement sur le  site d’une jeune pousse  d’internet comme Blablacar (lancée avec l’aide de la finance participative ou « crowdfunding » ? ) qui m’affiche des données précises et suivies sur des personnes (leur réputation) me proposant le déplacement que j’envisage avec un prix bas de partage des frais directs. On se choisit sans se voir comme dans Meetic. Plus cher que l’auto-stop mais avec beaucoup moins d‘alea de délai et de sécurité ! Je peux même covoiturer à l’année pour aller travailler. Une place de marché idéale ? A quand une statue pour ces développeurs de transparence, de convivialité, d’économies  et d’écologie ? Des bienfaiteurs de l’Humanité en somme ?

    Et le SEL devient le bitcoin qui, comme lui mais au plan mondial et en temps réel, permet des règlements sans laisser de trace ni de frais au bénéfice des banques et des états, mais dont on ignore le régulateur. Si survient une crise, bonjour les dégâts, aucun état n’étant derrière !

    Et mon appartement de vacances ou même ma résidence principale se retrouvent sur internet proposés en location courte au monde entier ébahi. Ainsi j’élimine un intermédiaire, l’agent immobilier ou le journal de petites annonces plus ou moins efficaces et couteux, et je me retrouve en compétition directe avec les hôteliers, les agences immobilières classiques et les sites comme Booking ou Voyages-SNCF, tous intermédiaires ou prestataires de services patentés, payant impôts et taxes. Comme un grand, j’ai mis un pied dans le commerce et l’entreprenariat! Sans vrais risques sauf celui de gains pécuniaires ou de contrôle fiscal ! Eventuellement récurrents si j’en fais progressivement une profession !

    Et Uber crée un site animant un réseau de particuliers  identifiés, plus ou moins contrôlés, qui rendent un service de taxi à la demande avec leur propre véhicule, soit à l’occasion de leur temps libre, soit même à temps complet en devenant ainsi des autoentrepreneurs ou des artisans quasi autonomes sans passer d’examen ou avoir obtenu une coûteuse et arbitraire licence de l’état.

    On peut voir là de nouvelles formes d’organisation du marché plus transparent dans la relation directe Client/ /(Réseau)/ Fournisseur et de l’organisation du travail dans la relation « employé ou autoentrepreneur »/

    /(réseau)/ « patron ». Est-ce le départ d’une tendance à la baisse du salariat et de la relative sécurité qu’il représente pour le salarié ainsi que la création d’une nouveau type de concurrence pour des métiers opaques, protégés ou peu ouverts, endormis sur leurs rentes de situation arbitraires?

     

    Listons quelques initiatives collaboratives créées ou accélérées par internet.  Elles vont du troc primitif ou  élargi localement à l’ubérisation de la société, où chacun pourrait devenir un entrepreneur autonome.

    Pour le vivant: sites de rencontres en ligne pour personnes ( Meetic, e-Darling, … ) ou pour animaux  (Pets-dating)

    Pour les biens : covoiturage, vélib/autolib, colocation, location ou partage ou échange de ses biens (habitation, voitures, matériels de jardin,… ), financement collaboratif (crowdfunding)

    Pour les services : VTC (Véhicule de Tourisme avec Chauffeur) avec Uber ou d’autres concurrents, maison d’hôte, cuisinier chez vous, logiciels libres, espaces de cotravail, fablabs, cours particuliers, massages, ...

    Ainsi la mise en relation directe client-fournisseur en temps réel sur des places de marché ouvertes à tous, assez transparentes et efficaces se traduit par des changements tendanciels importants :

    *L’initiative individuelle se trouve libérée dans de nombreuses directions : du don en ligne en passant par le prêt une fois pour voir, au développement de son métier/passion  jusqu’à  l’auto entrepreneur ou au créateur de jeune pousse qui quittent le confortable salariat !

    * Les privilèges sournois de nombreux intermédiaires sont remis en question, à commencer pour le plus important d’entre eux (et pas le plus efficace ?), l’état qui perd des sources de revenus et des moyens de contrôle, mais aussi les banques, les marieuses de village,  les fabricants, vendeurs et loueurs de voitures, les circuits commerciaux,  les hôteliers-restaurateurs, les taxis, les agents immobiliers, les professeurs (concurrence des MOOC’s ?),  … .Ils se trouvent mis en concurrence avec d’insaisissables entrepreneurs innovant sans cesse. On comprend la réaction des lobbies étatiques ou corporatistes, leurs cris de lèse-majestés, en fait  de privilégiés égoïstes!

    *Les acteurs en puissance que nous sommes sont concernés de multiples façons. D’abord comme  «  Client/acteur ». En changeant un peu nos habitudes, on accède à de nouveaux marchés ouverts souvent bon marché (« low cost ») mais pas seulement (originaux, de niches, de qualité, de produits locaux  par exemple les fruits et légumes des AMAP) et, en plus, à de la convivialité ou de la sociabilité améliorées grâce au contact plus direct. Il suffit de se pencher … sur internet ou même de mieux utiliser les moyens classiques, par exemple le marché du coin.

    Ensuite comme « Fournisseur/forcément acteur », je peux vendre(ou donner) mes vieux meubles sur Le Bon Coin ou à Emmaüs , proposer mon appartement en location sur Airbnb, mettre ma voiture en auto-partage sur de nombreux sites ou l’Ubériser à temps partiel, utiliser plus souvent mes compétences pédagogiques, culinaires ou de dépanneurs, vendre les produits de mon artisanat-passion en  créant mon super site diffusé par Google, voir même franchir le pas de m’installer comme autoentrepreneur en VTC ou bien en fabricant et vendeur de « schmilblicks »… pour créer ensuite une « start-up mondiale »! Ainsi  on peut passer (sournoisement ?) du statut de salarié protégé par les lois sociales qui n’affichent pas leurs coûts importants à celui d’entrepreneur (autoentrepreneur, artisan, professions libérales ou patron) autonome où tout dépend de ses propres initiatives et … d’un zeste de réussite.

     

    Conclusion 

    La convergence d’aspirations individuelles  à plus de libertés et d’autonomie, à plus de circuits directs transparents, sans intermédiaires, à plus de choix ouverts, tout cela  couplé aux souhaits de plus d’usage et moins de propriété pour éviter la surproduction de biens matériels, cette convergence d’aspirations et de souhaits individuels d’une part et de la « révolution internet » en cours d’autre part ont permis  la création de « places de marché » ouvertes à tout le monde (ou presque)  en temps réel, transparentes, presque idéales  au sens économique.

    Du coup, le roseau intelligent, curieux et sensible que nous sommes se trouve comme Client ou comme Fournisseur sollicité par des opportunités nouvelles offertes par l’économie du partage à prendre en toute responsabilité des risques nouveaux en matière de biens et de  services pouvant aller jusqu’à un passage du salariat à l’entreprenariat.

    Ces opportunités, ces responsabilités n’allant pas sans risques,

    il nous appartient de les analyser et de proposer des attitudes ou des solutions visant pour notre Société

    à en minimiser les effets négatifs et à en optimiser les bénéfices collectifs et individuels.

    « C.R. du 28 Mai 2016 . Société construite sur la défance?Le revenu de base, une belle idée, comment la mettre en oeuvre? »

  • Commentaires

    1
    soulat daniel
    Vendredi 9 Septembre 2016 à 08:53

     

    Quelques éléments pour répondre à la question de Jean Pierre, notre société est en cours de changement suite aux points suivants :

     

    1/ les limites entre producteurs, distributeurs et consommateurs s’estompent, l’économie de partage est une organisation de pair à pair, en réduisant, voire en supprimant les intermédiaires ;

     

    2/ remise en cause de la propriété, l’économie collaborative permet de produire des services à plusieurs, mais ces services ne deviennent pas pour autant une propriété collective, ce qui pose la question de responsabilité lorsque les problèmes surviennent, et savoir quels sont les recours ;

     

    3) modification de notre rapport à la consommation (offre/demande/besoin) ;

     

    4/ remise en cause du capitalisme par le risque de la perte du contrôle, ce que l’on appelle « l’uberisation » de l’économie c'est-à-dire le remplacement des secteurs protégés, à plusieurs échelons de marges empilées, par des plates formes de services ultra performantes s’appuyant sur une forme de travail non salarié, peut faire des ravages ;

     

    5/ à la fois l’économie collaborative, l’économie du partage, convergent sur la mutualisation des moyens, ce qui est bénéfique en temps de crise, exemple les communautés de communes partagent des biens d’équipements communs, cette mutualisation s’étend également sur différents domaines au niveau des particuliers ;

     

    6/ l’économie d’échange peut devenir une forme de dépendance mutuelle au sens redevable, ou de servitude commune ;

     

    7/ dans le cas d’économie collaborative, comment mesure-t-on la valeur ajoutée respective, et comment ne tomber dans le cas de l’Espagne et de la Grèce, victime des économies parallèles ?

     

    Mais cela pose la question « jusqu’où peut-on aller dans l’échange ? », puisque comme l’évoque Xavier Pommereau psychiatre « la prostitution entre copains, en échange de la dernière tablette, d’un smart phone ou de cannabis, pose des questions d’éthique.

     

    Autre observation, l’échange et le partage vont à l’opposé de notre société d’individualisme.

    à titre anecdotique, on pourra rappeler que Uber aurait dû être Français !

     

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