• DES INTOLERABLES TOLERANCES

                   « DES INTOLERABLES TOLERANCES » 

     

    La tolérance désigne la capacité à permettre ce que l’on désapprouve. C’est une vertu qui demande un effort de réflexion et de générosité car nous devons apprendre à connaître les autres pour admettre leurs différences. Cependant, cette même vertu nous force à la vigilance et devrait nous aider à RECONNAÎTRE LE MAL, afin de nous conduire à ne  pas tolérer ce que la morale universelle juge comme intolérable.

    L’Homme éduqué est disposé à agir selon les codes d’honneur qui correspondent à la loi morale.  Chaque fois qu’il agit selon cette loi, il fait acte de liberté et de dignité. Or les infractions commises à l’encontre de cette loi morale - qu’elles soient individuelles ou collectives, consternantes de bassesse ou terrifiantes par leur ampleur et leur barbarie - semblent souvent ne rencontrer aucune autorité capable de leur faire obstacle. C’est que les « forces du Mal » utilisent la faiblesse des Hommes, leur orgueil, leur ignorance. On voit alors la raison céder la place à l’impensable et on assiste, impuissant, au règne de la violence et de toutes les souffrances qu’elle engendre.

    « Nul n’est assez fou pour préférer la guerre à la paix » écrivait Thucydide[1], 465 ans avant notre ère…  Mais voilà, il y en eut tant, à travers le monde et les siècles, de ces fous toujours prêts à livrer des guerres impitoyables pour asseoir leur pouvoir. C’est à se demander s’il reste quel qu’autre fou pour croire encore à l’existence d’un chemin qui conduirait vers une paix durable et universelle.

    Comment diagnostiquer le mal et l’endiguer avant que l’on n’ait plus qu’à en constater les dégâts ?  

    Au fond de chaque être humain, s’agitent des bulles de méchanceté, de jalousie, de haine… qui ne demanderaient qu’à exploser. Saint Augustin[2], Jean-Jacques Rousseau[3], ont chacun fait la confession publique de leurs mauvaises tendances et pulsions. Il ne s’agit pas ici de nous livrer à cet exercice, mais de nous demander comment des individus que l’on aimerait classer dans la catégorie des monstres – ce qui serait plus rassurant - en arrivent à sombrer dans l’indignité et pourquoi, nous-mêmes, avons réchappé[4] à cette malédiction.  

    Dans l’action, l’horreur est banalisée par ceux qui la commettent.[5]  Elle est aussi bien souvent justifiée. Rappelons-nous ce terrible moment de l’Histoire, quand, au matin du 6 août 1945, « little boy »[6] fut largué sur la ville d’Hiroshima, laissant le monde entier en état de sidération. Une cinquantaine d’années plus tard, Paul Tibbets[7] déclara : « En survolant la ville nous avons ressenti de la compassion pour les milliers de Japonais qui allaient mourir 10.000 pieds sous la carlingue de notre avion, mais il nous a fallu mettre nos sentiments en retrait. » Et de conclure par cette surprenante réflexion : « Je dors bien toutes les nuits. » … Probablement revendiquait-il la dignité de son obéissance.

    Par lâcheté on se laisse endormir dans les discours sirupeux du « moindre mal » ; par indifférence on livre des innocents à quelques enragés ; par imbécilité on se fourre la tête dans le sable plutôt que d’affronter les dangers ; par intérêt on s’accoquine avec les infréquentables…

    Alors sans doute nous faut-il admettre que l’Homme n’est pas à la hauteur de la loi morale et de ses idéaux. La vertu qui l’obligerait à obéir à la morale ne promet pas le bonheur : elle demande trop de courage, d’abnégation. Elle prescrit l’invivable !

     « L’homme vertueux est mélancolique, il pleure », nous dit Kant. Et il est vrai que le trouble qui occupe douloureusement la conscience de celui qui côtoie la souffrance de ses semblables, ne le laisse vivre sereinement. L’étourdi semble plus joyeux.

    « INDIGNEZ-VOUS ! » Ecrivait Stéphane Hessel[8] quelques temps avant de nous quitter.  De tous temps des hommes et femmes se sont indignés et sont parvenus à changer favorablement le cours des choses. La torture, l’exploitation des êtres – travail des enfants, esclavage, prostitution - sont interdites … et si ces fléaux ne sont pas encore éradiqués ils sont dénoncés et toujours combattus par l’ONU. Aujourd’hui, nous observons que la souffrance - dont celle des animaux, de la nature – a pris un caractère de scandale qu’elle n’a jamais eu auparavant dans l’Histoire. On s’interroge enfin sur l’état de santé de notre Terre – « ce petit tas de boue », comme l’appelait Voltaire – et on en vient à employer le terme « d’écocide »[9] en évoquant sa destruction. Cette lucidité – ô combien tardive ! - prouverait-elle que l’humanité s’engage enfin sur la voie de la raison ?

    Comme le crocodile et l’anaconda qui, lors d’un combat ne desserrent jamais leur étreinte fatale, « les forces du Bien et les forces du Mal » se disputent l’Humanité. En sortira-t-elle toujours indemne ? Trouvera-t-on les moyens de sauver le merveilleux – et unique !  - territoire qui lui a été confié ?   

    Charlotte Morizur  le 2  février 2019

     



    [1] Hérodote et Thucydide sont les pères fondateurs de l’Histoire, « mère des sciences humaines ».  

    [2] Dans une confession – écrite entre 397 et 405 – qui est à la fois aveu, louange et profession de foi, Saint Augustin d’Hippone fait l’expérience de l’intériorité.

    [3] «  Intus et in cute »  : en entier et sous la peau cad au plus profond de soi-même ; préambule aux confessions.

    [4] Vraiment ???

    [5] En 1963, Hanna Arendt développe un concept philosophique sur la banalité du mal dans son ouvrage « Eichmann à Jérusalem »

    [6] Nom donné à la bombe atomique qui détruisit la ville.

    [7] Paul Tibbets est le colonel américain qui fut chargé de cette mission. Il avait trente ans.

    [8]  STEPHANE HESSEL (1917 – 2013) : écrivain français d’origine allemande, diplomate, résistant, militant politique.

    [9] Destruction volontaire et criminelle du milieu naturel.

    « Quelques sujets abordés le 12 Janvier 2019. Pour vivre heureux, faut-il s’abstraire du monde C.R. du 26 Jan 2019. Notre parc automobile n'est-il pas surdimensionné? »

  • Commentaires

    1
    Pierre M.
    Mardi 5 Février à 00:03

    Qui pourrait contester les vertus de la tolérance ? Le bel exposé de Charlotte vient renforcer toute une tradition philosophique (Voltaire pour la France) et s’est traduite par de nombreuses prises de position internationales (Charte des Nations Unies, Déclaration universelle des droits de l'homme dans son article 25, Déclaration de principes sur la tolérance adoptée en 1995…).

    D’ailleurs pour qui s’est engagé (ou s’engagera) dans des mouvements anticoloniaux, antiracistes ou humanitaires, l’idée de tolérance va de soi. Pourtant on ne peut se départir d’une certaine gêne, car il y a dans ce terme une connotation dépréciative. Déjà Goethe, en1809, dans ses Maximes et Réflexions notait que « La tolérance ne devrait au fond être qu’une attitude provisoire, elle doit conduire à la reconnaissance. Tolérer, c’est injurieux. »

    Pour comprendre cette apparente contradiction il faut remonter dans le temps. Deux substantifs latins sont à l’origine de ce terme : tolerentia et/ou toleratio qui ont à peu près la même signification : capacité de supporter, endurance. Tolerentia explicitait l’endurance du légionnaire romain. Reprise par les stoïciens, puis par les Pères de l’Eglise comme étant la capacité de résister à la souffrance (sa patience). Pour Augustin au quatrième siècle, c’est la patience, la tolérance de Dieu devant la souffrance de constater que certains – en particulier les Juifs – résistent à son appel. Mais il inscrit cette tolérance dans le temps : elle ne sera pas éternelle. C’est Luther qui introduit le terme dans la langue allemande et le concept dans la théologie (source H. Wismann). Cette idée de limitation dans le temps donne une justification aux guerres de religion.

    Définissant donc tolérance (déf. plus ou moins personnelle) comme le fait de « s’abstenir de juger, de réprimander ou de réprimer une attitude ou une action qui nous paraît négative », on comprend le caractère ambigu de ce concept et ses relations avec les notions de Bien et de Mal.

    Dans une éthique des préceptes (telle que le Code d’Hammurabi ou les Dix Commandements) le partage est fait entre Bien et Mal, acceptable, tolérable, intolérable. Ces préceptes qui commandent les comportements peuvent différer dans l’espace et évoluer dans le temps. Avec l’éthique des principes comme celle de Kant, ce qui change c’est qu’on considère l’individu comme un être qui a la capacité de ne pas être commandé par autre chose que lui-même. Avec tout ce  que cela implique en matière de responsabilité individuelle. Alors les relations dépassent la problématique de la tolérance et se fondent sur le respect réciproque. Aujourd’hui la morale kantienne est dépassée par l’éthique de la discussion (Habermas) qui privilégie l’identification d’autrui comme sujet moral autonome à qui l’on doit reconnaissance.

    « Il faut que la tolérance, comprise comme souffrance et passivité douloureuse, se transforme en reconnaissance, en geste positif » (H. Wismann).

    En fait aujourd’hui ce qui prend le pas sur la tolérance ou la reconnaissance, c’est plutôt la gestion de la différence ou de la diversité.

    Le cas du foulard est particulièrement emblématique. Qui se souvient qu’il y quelques dizaines d’années, il eût été inconvenant (voire intolérable) de voir une femme sans coiffure à l’extérieur (« en cheveux ») et surtout dans une église. Sans porter un jugement sur cette situation qui obéit à des motivations diverses en ambiguës, on constate une inversion brutale des valeurs et une tendance au renversement des réactions d’intolérance.

    En définitive aujourd’hui ce qui importe c’est plus Reconnaître l’Autre que reconnaître le Mal comme il est écrit dans le texte introductif.

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