• Compte-rendu de la réunion du 17 octobre 2015 du Café-Débat de Saint Quentin en Yvelines « La technologie va t-elle changer la nature de l'homme ? »

    Compte-rendu de la réunion du 17 octobre 2015

     

    du Café-Débat de Saint Quentin en Yvelines 

     

     

     

    « La technologie va t-elle changer la nature de l'homme ? »

     

    Ce débat du 17 octobre a réuni 22 personnes.

     

    Après lecture du texte d'introduction, les différents points abordés sont regroupés sous deux grands thèmes :

     

     

     

    Impact de la technologie sur la santé et la personne humaine 

     

     

     

    De manière unanime, le fait que les progrès de la médecine, de la chirurgie, et de la technologie contribuent efficacement à améliorer la vie des gens a été apprécié de manière très positive, que ce soit pour vivre en meilleure santé quelle que soit la durée de la vie, ou pour allonger cette durée de vie dans des conditions décentes. Plus largement, tout ce qui concerne l'amélioration des soins prodigués aux personnes de toute condition est considéré comme étant légitime. Il a été remarqué que cela a commencé il y a déjà très longtemps sans que personne ne se pose la question de savoir si la nature de l'homme en serait changée ou pas.

     

    Par ailleurs, la nature humaine est en constante évolution, et ce qui la caractérise aujourd'hui est sensiblement différent de ce qu'elle fut il y a quelques millénaires et de ce qu'elle sera demain. Il en est de même des règles sociales et de la morale de groupe, qui, non seulement sont différentes aujourd'hui selon le groupe considéré et son  lieu d'implantation, mais qui, pour un groupe donné ont aussi évolué dans le temps.

     

    La question de fond est donc bien de savoir si, dans ces évolutions il y a des limites à ne pas dépasser, notamment en vitesse de changement et en origine de ces changements : faut-il laisser l'évolution naturelle se poursuivre au rythme lent qu'elle a connu dans le passé et encadrer drastiquement les applications techniques des découvertes scientifiques touchant le corps humain et le cerveau, ou bien accepter des changements radicaux de l'homme provenant de l'homme lui-même, avec tous les risques que cela comporte s'il se conduit en apprenti sorcier[1] ?

     

    C'est pourquoi les avis sont plus partagés sur le fait d'accepter ou non ce qu'il est convenu d'appeler « l'homme augmenté », c'est à dire la possibilité de modifier son corps de manière radicale pour des motifs qui ne se rattachent plus aux soins, mais au simple bien-être, au confort, au souci de l'apparence, ou encore à l'élargissement considérable des facultés physiques et intellectuelles comparativement à ce qu'elles sont aujourd'hui chez un homme «ordinaire». Une partie de l'assistance accepte volontiers des changements touchant à l'apparence (ce qui se fait déjà d'ailleurs, en chirurgie esthétique par exemple), une autre partie considérant que l'accroissement immodéré des facultés risque d'être réservé à une caste de riches avides de force et de pouvoir, à l'image du film «The island» où les puissants se sont constitué une population de clones dont la seule raison d'exister est d'être une banque d'organes pour la personne originale, la seule à posséder le statut « d'humain », ses clones n'étant que du matériel consommable pour prolonger sa vie.

     

    Certains ont fait remarquer que dès à présent, par Internet, le « Big Data » et le « cloud » notre mémoire était déjà considérablement augmentée sans que cela modifie fondamentalement notre manière d'être, alors que d'autres faisaient valoir que l'étape suivante pouvait être l'accès direct à cette mémoire extérieure par des implants situés dans le cerveau, rendant ainsi accessible une quantité énorme d'informations comme si elles faisaient partie intégrante de notre mémoire propre et changeant considérablement notre manière d'être et de savoir.

     

    D'autre part, la question de l'allongement de la durée de la vie pouvant éventuellement conduire à l'immortalité, est globalement rejetée. Avoir une espérance de vie allant jusqu'à une centaine d'années paraît acceptable, à condition de s'adapter et de savoir gérer les changements sociaux et les conditions d'existence qui l'accompagneront. N'oublions pas non plus que les cellules vivantes sont programmées pour mourir, et qu'il faudra alors essayer de contourner cet obstacle. Mais aller jusqu'à 140 ou 150 ans ne paraît pas souhaitable, pour diverses raisons : augmentation de la population conduisant à une crise démographique ; baisse de la natalité ; statut des enfants ; captation du pouvoir par les « vieux » transformés en tyrans autocrates avec des pensées de vieux ; et par dessus tout, quelle utilisation de tout ce temps libre alors que le travail productif aura été largement remplacé par des automates ou des robots. Les idées neuves proviennent du renouvellement des générations, et s'il n'y a plus de renouvellement la société humaine sera condamnée à stagner ou à régresser.

     

    La question de l'immortalité, même si elle est jugée tout à fait irréaliste, a mobilisé un long moment les participants. C'est une vieille idée, ont rappelé certains, qui date de l'aube de l'humanité (Gilgamesh, le Juif errant, etc), mais qui ne parle que de la survivance du corps et oublie ce que cela pourrait signifier pour la personnalité, l'identité. La mort justifie la vie, ou comme le dit Jean-Claude Ameisen : « La mort sculpte le vivant ». Une société où tout le monde deviendrait immortel s'arrêterait à un point donné de son histoire. De plus, l'accident devenant la seule possibilité de mourir, les immortels vivraient dans la peur permanente. Ces gens oublieraient qu'ils ont été enfants, et d'ailleurs des enfants il n'y en aurait plus, ou presque plus. Comment imaginer une telle société ?

     

    Il a été dit également qu'allonger la durée de la vie ne supprimerait certainement pas les conflits entre les hommes, en particulier les guerres. Bien au contraire, cela sera accentué s'il y a une crise démographique. D'autre part, le bonheur n'est pas plus lié à l'augmentation de l'espérance de vie qu'au pouvoir qu'on possède, ni qu'à la quantité de biens accumulés : une étude américaine indique que la « richesse intérieure » a trois composantes : la génétique (50%), les choix personnels qu'on fait (40%), et seulement 10% pour l'aisance matérielle.

     

    En effet, beaucoup de participants pointent le fait que tous ces progrès techniques se situent dans la sphère matérielle, et ne se préoccupent pas de leur impact sur le sens et la qualité de la vie, ni de la question éthique. « Moins de biens, plus de lien », dit une participante, citant Gandhi. Ou encore, un autre, se référant à Sénèque : « Il est donné à tout le monde de bien vivre, mais de vivre longtemps à personne ». On a aussi cité Einstein, bien que cette citation semble apocryphe : « Je crains le jour où la technologie supprimera nos échanges humains. Le monde aura alors une génération d'idiots ».

     

    Les grands projets dont la liste a été donnée dans l'introduction recueillent une volée de bois vert : fantasmes de puissants qui ne savent que faire de leur argent et le dilapident dans des projets insensés au lieu de l'utiliser pour combattre la pauvreté ou la maladie ; reflet de la peur de la mort chez des personnes ne sachant pas réfléchir à autre chose que la technique ; approche purement matérialiste et individualiste de la nature de l'homme et de son esprit.

     

    Robotique et intelligence artificielle 

     

    L'autre grand thème qui a fait l'objet de nombreuses remarques concerne l'informatique, la robotique, l'intelligence artificielle, et le rôle que ces disciplines auront pour augmenter les capacités physiques et intellectuelles des hommes.

     

    Sous différentes formes a été exprimée l'idée que le cerveau humain ne fonctionnait pas à la manière d'un ordinateur, avec des algorithmes et une logique binaire. Par conséquent, vouloir modéliser le cerveau par ordinateur est une entreprise certainement vouée à l'échec. Et transférer sur ordinateur, aussi puissant soit-il, le contenu d'un cerveau humain, une chimère. Cela semble vrai même en utilisant de nouveaux procédés de simulation, tels que la logique floue ou les réseaux de neurones informatiques qu'on ne sait pas configurer de la même manière que nos neurones biologiques.

     

    Il a été rappelé cependant que les progrès en intelligence artificielle sont tels qu'il semble possible de simuler sur ordinateur les émotions humaines. Quelqu'un a rappelé qu'une recherche récente a permis de détecter par caméra reliée à un ordinateur, une quarantaine d'émotions sur un visage. Au-delà, pourquoi ne pas penser que des robots humanoïdes dotés de capacités proches des nôtres, et notamment d'une certaine capacité d'empathie, pourraient rendre des services réels, ne serait-ce que pour accompagner les personnes âgées dans leur solitude ? Ce point a été vivement controversé, beaucoup estimant qu'un « tas de ferraille », même doté d'empathie simulée, ne pouvait en aucun cas remplacer la présence et la chaleur humaine auprès de personnes en difficulté : un robot ne sera jamais un « être désirant », qui est une caractéristique de l'homme seul.

     

    Beaucoup estiment qu'il ne faut pas aller trop loin dans le développement de robots intelligents qui feront tout à notre place, et pas seulement les tâches difficiles, car cela incitera à la paresse et à son corollaire, la régression. D'autre part, posséder un robot comme on possède un animal domestique, c'est chercher à affirmer un pouvoir sans risque. Cette réflexion, poussée plus loin, conduit à réfléchir à ce que pourrait être une charte des robots, à l'image de celle des animaux. Ce n'est pas une fiction, un groupe de réflexion existe déjà en Corée du Sud. La question de l'accès à la conscience d'une intelligence artificielle évoluée a été posée, sans qu'aucune piste de réflexion n'ait pu être avancée, sinon que la conscience semble être une caractéristique des êtres vivants.

     

    L'homme n'étant pas naturellement bon, l'usage des robots pour faire la guerre est déjà au cœur des préoccupations des gouvernements et des militaires. Il existe déjà des robots dotés de l'autonomie de décision pour ouvrir le feu, même si la plupart des pays disent s'y refuser. Les drones ont pour l'instant toujours un opérateur humain pour décider, mais le fait d'être à l'abri devant une console à des milliers de kilomètres risque de conduire ces opérateurs à se comporter comme dans un jeu vidéo où tout est virtuel.

     

    Conclusion 

     

    La question qui domine l'ensemble de ces réflexions est bien la suivante : pourquoi cette course technologique qui ne connaît pas ses limites ? Et qui nous mène vers un avenir qui peut être plein de promesses mais qui nous fait avancer sans réfléchir, sans objectif, sans réflexion éthique sur les conséquences ? Qui nous fait aussi continuer d'avancer même quand des dangers graves ont été mis en évidence ? Peut-être est-ce la simple compensation d'un grand vide, qui nous fait chercher au dehors ce qu'il n'y a plus au dedans. Cela est vrai surtout pour les jeunes, que l'absence de perspectives du monde d'aujourd'hui conduit à se réfugier dans la technique, en désespoir de cause.

     

    Tout ceci procède aussi de visions à courte vue des puissants de ce monde, ceux qui ont l'argent et les moyens, qui se révèlent être des individualistes forcenés, des transhumanistes aveugles, des libertariens égoïstes ne tolérant pas d'être bridés par les règles du groupe social auquel ils appartiennent, qu'ils le veuillent ou non, et qui sont mus, en fait, par une peur extrême de la mort, au point de vouloir se faire congeler en attendant l'avènement de l'immortalité...

     

     

     

    Ce compte-rendu a certainement oublié certaines interventions : que leurs auteurs ne m'en tiennent pas rigueur !

     

                                                                                                    Rédigé par J.J.VOLLMER

     

                                                                                                    25 octobre 2015

     



    [1]             Le seul point qui n'a pas du tout été évoqué au cours du débat est relatif au principe de précaution, dont Jacques Attali donne la définition originale et minimaliste suivante, dans le débat de France 5 accessible ici : http://pluzz.francetv.fr/videos/les_grandes_questions_f5_saison4_,129627105.html 

                    "Le principe de précaution, c'est qu'on ne doit pas faire quelque chose qui peut avoir une conséquence irréversible touchant l'espèce humaine"

     

    « La technologie va t-elle changer la nature de l'homme ? Le salaire à vie : une utopie ? »

  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :